Le rythme dans l’art

Le rythme dans l’art

« Le silence, ce rythme d’éternité que prend parfois le moment présent. » Gilles Raymond

essai sur la « spacialité ».

Le rythme c’est la scansion d’éléments qui s’inscrivent dans une durée. En arts plastiques, c’est comment l’espace se compose à nouveau pour faire voir sa musique intérieure. Le rythme c’est la pulsation des couleurs, des formes ou de la matière qui font surface temporelle dans l’espace du visible. Il peut être lent, vif, irrégulier, homogène, hétérogène et fonde la légitimité étymologiquement topologique des images. Le rythme dévoile la structure sous-jacente, il est cette structure ontologique des images. Pourtant il peut ne pas être.

Incantation du visible, le rythme élève sa voix pour nourrir les lieux du tableau. Il appelle une distanciation visuelle qui lui est consubstantielle, une distanciation qui peut être colorée, poétique, liée au mouvement mais toujours de facture compositionnelle ou organisationnelle.

Mais il paraît étrange de n’avoir point trouvé de terminologie propre aux arts plastiques pour définir cette poétique de l’espace mais seulement un mot emprunté à la musique. Voudrait-on parler de « spacialité » plastique ? Fondons ce terme dont nous pourrons donner la définition suivante: la spacialité serait la capacité d’une oeuvre à composer un espace distancié (qui crée une distance entre le sujet représenté en perspective et le plan du tableau) c’est à dire qu’elle désignerait certains éléments plastiques d’une composition picturale ou non qui sembleraient marquer et répartir l’espace de cette oeuvre elle-même autrement que par la perspective euclidienne.  La spacialité serait une émergence compositionnelle de l’espace manifestée autrement que par le truchement d’une illusion virtuelle, une déclaration plastique nécessaire et intérieure. Elle s’opposerait au mouvement perspectif, creusant dans l’image une autre profondeur plus ou moins affirmée, car elle induirait un sens contraire ou plus précisément oblique ou biaisée de la perception euclidienne de l’image.

La symétrie: élément fondateur de la spacialité grecque et romaine:

loadimg

 

 

On voit bien dans cette épure que le temple connaît une symétrie horizontale dont l’axe central passe entre les deux colonnes du milieu et coïncide avec le faîte du bâtiment.

Même dans la sculpture, la symétrie est de mise, légèrement décalée par exemple dans Le Laocoon. Les courbes s’enchaînent avec des contre-courbes selon des figures serpentines. Le rythme est organique. « Mais eux, sûrs de leur but, marchent sur Laocoon. C’est d’abord les corps de ses deux jeunes fils qu’étreignent les serpents : ils se repaissent de la chair en lambeaux de leurs malheureux membres. Ensuite, c’est Laocoon lui-même, accouru les armes à la main à leur secours, qu’ils saisissent et enroulent dans leurs immenses anneaux : par deux fois déjà ils ont ceinturé sa taille, par deux fois autour du cou Ils ont enroulé leurs croupes couvertes d’écailles, le dominant de leurs nuques dressées. Aussitôt, Laocoon tend les mains pour desserrer leurs nœuds, ses bandelettes dégouttant le sang et le noir venin, alors que ses horribles clameurs montent jusqu’au ciel — ainsi mugit un taureau qui, blessé, fuit l’autel, alors qu’il secoue de son col la hache mal assurée. » Toute la sculpture est composée selon un rythme serpentin.

sculpture-grec-dieu

 

La spacialité de cette oeuvre serait de l’ordre d’une figure géométrique sinusoïdale et spiralée irrégulière terminant en boucle autour des membres des deux fils.

La spacialité byzantine:

PHOTOLISTE_20090505154836_italie_ravenne_lempereur_600_

L’Empereur Justinien et l’évêque Maximien de Ravenne
entourés de clercs et de soldats

Mosaique de la basilique Saint Vital
Ravenne, Italie

chichperez_3

La symétrie est encore à l’ouvrage dans cette mosaïque où les personnages sont répartis de manière équilibrée dans la composition d’ensemble. Il y a une profondeur suggérée dans cette mosaïque par le chevauchement des personnages avec un premier plan et un arrière-plan. Mais ce qui crée la véritable spacialité presque figurale dans cette oeuvre, c’est la disposition des différents objets en forme d’ellipses réparties dans l’espace en avant de l’image. Une ronde des objets tenus par les personnages. Ils forment comme le début d’une courbe parcourant la totalité de l’oeuvre. Du bouclier jusqu’à l’encensoir, les objets s’élèvent pour atteindre leur point culminant dans la figure centrale et dont le dernier objet à droite marque la chute finale. Les lances sont au même niveau que l’auréole du personnage principal. Le but de cette composition est de faire ressortir la mise en perspective du plat que tient l’Empereur Justinien ainsi que la marque de son appartenance au divin avec son auréole. Le rythme est ainsi bien focalisé dans l’image en ses points cardinaux: il confère à l’image une nouvelle appréhension de l’espace incarnée par les objets.

La spacialité de la Renaissance:

Piero della Francesca réalise le panneau « La cité idéale ». Tout est euclidien et symétrique dans le tableau. A priori, rien ne vient perturber la représentation perspectiviste de la ville. Il n’y a pas de personnages dans la ville, morte et désertée. Pas d’âme qui vive, pas d’arbre, que du minéral.

Formerly_Piero_della_Francesca_-_Ideal_City_-_Galleria_Nazionale_delle_Marche_Urbino

A regarder de près, il y a des espaces du non-voir, des zones affranchies du visible situées dans les ouvertures des fenêtres. Ces rectangles noirs qui ponctuent l’ensemble du tableau, ceux parallèles au plan du panneau, sont des fovéas aveugles. Ces fenêtres noires rythment l’espace, représentées avec les volets à demi fermés. La spacialité ici serait dans son essence une toile noire avec des pans rouge sombre. Le tableau se résumerait à la porte d’entrée à demi ouverte ou à demi fermée. La ville idéale selon Piero della Francesca serait aussi austère qu’un tombeau et la peinture idéale un rectangle rouille sur fond noir.

Formerly_Piero_della_Francesca_-_Ideal_City_-_Galleria_Nazionale_delle_Marche_Urbino

 

Serait-ce un Rothko ?

black-in-deep-red

La Cène de Léonard de Vinci est aussi régie par une symétrie parfaite incarnée par la perspective. Mais les personnages groupés par trois ont tous des mouvements différents. Les gestes des uns et des autres brisent le caractère rigide de la symétrie architecturale. Léonard de Vinci insuffle la vie dans la Cène grâce aux mouvements de ses personnages. La spacialité est donc double, comme dans la mosaïque ci-dessus, à la fois colorée et organique pour le vivant. Vinci ne met pas en scène une poétique des objets dans cette oeuvre ou alors, leur répétition minimaliste est pensée afin de contraster avec les mouvements des bras et des têtes des apôtres.

La-Cene-L-De-Vinci

 

L’alternance des couleurs des tissus offre un rythme particulier autour du rose central du vêtement de Jésus et de Saint Jacques en jaune. Ce jaune fait l’effet d’un soleil dans l’ensemble du tableau. Il n’est pas au centre mais décalé sur la droite. Saint Jacques aurait-il un statut particulier ? Il est le frère aîné de l’apôtre Jean, et tous deux sont surnommés Boanerges, qui d’après l’évangile selon Marc veut dire « fils du tonnerre » Saint Jacques est l’un des tout premiers disciples à suivre Jésus, et il est un de ses plus proches. Il y aurait donc une seconde spacialité dans la fresque cette fois-ci colorée.

La spacialité de l’art baroque:

L’art baroque est l’art du rythme par excellence. Les mouvements des corps et des couleurs fondent une nouvelle spacialité dévouée au sentiment d’exaltation du fait religieux. Héros et héroïnes, dieux et déesses se répartissent savamment l’espace emphatique des tableaux. La symétrie est encore respectée dans l’oeuvre ci-dessous deJosé de Ribera, le Martyre de saint Barthélémy.

getimage

 

 

Pontormo, dans sa déposition compose un espace selon la logique d’une spirale, celle de la déposition du corps du Christ. Le rythme intérieur de cette oeuvre provient des bras qui marquent plusieurs directions dans la composition. Seul celui de Marie va dans la direction du spectateur qui semble comme convoqué à la scène.

Jacopo_Pontormo_004

Le rythme serait de l’ordre de la nécessité intérieure des oeuvres qui émergerait après une lente décantation. Le rôle important de la symétrie jusqu’alors a amené les peintres à trouver des solutions plastiques différentes pour dépasser son carcan compositionnel. Le rythme ou la spacialité seraient de l’ordre du refoulé pictural dont les artistes seraient les poètes de l’indicible. On remarque des masses grises et verdâtres dans la déposition: le nuage, le linceul du Christ, coloris qu’on retrouve dans le vêtement du personnage situé au dessus de Marie. Le nuage participerait) il lui aussi à la scène dramatique ?

La spacialité dans la peinture romantique

Voici trois peintures romantiques célèbres: le Radeau de la Méduse par Garicault, La Liberté guidant le peuple de Delacroix et Les Funérailles d’Atala par Girodet.

Liberteguidantlepeuple gericault-le-radeau-de-la-meduse Funerailledatala

Le rythme de ces trois oeuvres est fait de contrastes d’ombres et de lumières réparties dans l’espace. Dans l’oeuvre de Girodet, courbes et contre-courbes scandent la composition générale. Les astuces n’ont guère varié depuis l’avènement de la peinture.

La spacialité et le rythme dans le cubisme:

Etudions cette oeuvre de Braque. La musique est le sujet principal du tableau. Il a été réalisé en 1910 par l’artiste.

cndlestk

La composition semble comme éclatée en plusieurs facettes. La composition fragmentée esquisse un nouveau rythme jusqu’alors inexploré: celui de lignes verticales et horizontales zébrant le tableau. Les violoncelles sont comme explosés dans cet espace de représentation. Peinture en « pizzicato », on dirait que l’artiste s’est amusé à pincer l’espace euclidien pour en faire émerger des sons nouveaux. Les cordes de l’instrument seraient réparties en morceaux sur l’ensemble de la surface du tableau. NOtons que l’instrument est représenté sans ses cordes : où sont-elles passé si ce n’est dans l’espace de la toile lui-même ?

La spacialité et le rythme dans l’art abstrait:

Nous passerons l’étude de Mondrian, de Delaunay et des autres pères de la peinture abstraite pour porter notre attention aux oeuvres de Jesus Rafaël Soto qui ont la particularité d’offrir une spacialité singulière et un rythme inédit.

dos-cuadritos

Lorsqu’on passe devant cette toile avec les carrés en relief, ceux-ci s’animent grâce à un effet d’optique créé par les lignes verticales de l’arrière-plan. Les carrés sautillent, vibrent selon un ryhtme répétitif et minimaliste. Mais ce rythme est bien réel même s’il est dû à un effet d’optique. Il ne manque que le son pour faire de ce rythme un morceau de musique. La frontière entre ces deux arts se réduit avec le mouvement du spectateur qui devient musicien de la géométrie du visible dans la toile en relief.

François Morellet, 40 000 carrés A partir d’une grille régulière de carrés et d’un choix arbitraire de deux couleurs François Morellet a demandé à ses proches de lui dicter les chiffres de l’annuaire, l’artiste coche ses cases selon que la fin du numéro de téléphone est paire ou impaire ; il n’y a plus qu’à remplir les cases cochées d’une couleur, les cases vides de l’autre. Le principe à la fois numérique et binaire préfigure bien des œuvres que les artistes des décennies à venir obtiendront de leurs ordinateurs en agrandissant les pixels. L’aléatoire semble être la porte ouverte vers des rythmes nouveaux échappant à l’entendement humain que le numérique va concrétiser.

Morellet_deniserene1

 

Les concetto spaziale de Lucio Fontana sont étranges.

Le rythme est la caractéristique d’un phénomène périodique induite par la perception d’une structure dans sa répétition. Le rythme n’est pas le signal lui-même, ni même sa répétition, mais la notion de forme ou de « mouvement » que produit la répétition sur la perception et l’entendement.

Dans celui-ci, la volonté serait arythmique: une seule fente ne suffit pas pour créer un rythme. C’est un instantané.

tumblr_krlvsinKkh1qa7uqwo1_1280

 

Tandis que celui-là serait marqué par une pulsation intérieure: sept lacérations plus ou moins verticales fonderaient son rythme et sa spacialité picturale. Cette toile s’inscrit dans la durée marquée par les gestes du sculpteur qui taille, entaille la matière. C’est une peinture à sept temps.

20th Century Italian Sale  Sotheby's London - 15 October, 2007 Lucio Fontana (1899-1968) Concetto Spaziale, Attese signed, titled and inscribed Questo quadro a sette tagli... on the reverse waterpaint on canvas Executed in 1968. Estimate: £700,000 - £1,000,000

 Le rythme et la spacialité en vie dans l’art numérique:

L’art numérique paraît être le dernier outil des artistes pour générer des rythmes et une spacialité aléatoires grace aux algorithmes. Reynald Drouhin en est un expert. Voici Des fleurs , une oeuvre aléatoire avec des images de fleurs composant un visage, ceux de ses proches de l’association incident.net. Une voix de femme égrène la phrase célèbre « un peu, beaucoup, à la folie, passionnément, etc »

desfleurs1

 

Il y a plusieurs rythmes créés dans cette oeuvre: celui du défilé lent et rapide des portraits en noir et blanc, celui de la mosaïque elle même et le rythme lent de la voix sonore. L’art numérique permet d’explorer les champs rythmiques de manière nouvelle et radicale: le rythme est bien présent, bien du domaine musical, qui permet à la spacialité virtuelle du numérique d’avoir un aspect, un impact presque réel et bien vivant. La spacialité est consubstantielle à la durée, à la temporalité dans cette oeuvre.

Le terme de « rythme » dans la peinture serait donc, en effet, bien trouvé car on a vu combien la peinture prisonnière de l’instantané, a cherché à rendre la durée, à méditer la temporalité dans ses oeuvres générées par l’espace.

Pourrait-on parler de spacialité musicale ?

« En musique, l’espace n’a pas de sens. » déclare Iannis Xenakis. « Je me rappelle quand ma fille avait six ou sept ans, je tentais d’éveiller sa conscience des sons. Je lui disais que certaines hauteurs sont très aiguës, pointant ma main vers le haut. Ensuite, en lui demandant de me décrire les sons aigus, elle disait «petit» en pointant sa main vers le bas. Pourquoi ? Parce que les enfants, qui sont petits, ont de petites voix aiguës alors que les adultes, plus grands, ont de grosses voix graves. Ainsi, il n’est pas nécessaire de représenter la hauteur d’un son par une hauteur physique, avec les directions de « haut » et de « bas » Iannis Xenakis

Le rythme en arts plastiques, cet art de l’espace, ne serait-il pas purement une vue de l’esprit ?

D’autres articles sur des thématiques dans l’art:

https://perezartsplastiques.com/les-notions-dans-les-arts-plastiques/

2 Comments

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s