Le laid dans l’art

Il n’est pas rare de trouver sur internet des séquences portant sur le monstrueux. Bien souvent, il est demandé aux élèves de réaliser un autoportrait hideux ou effrayant.

« Vous devez créer un visage monstrueux à partir de votre propre portrait en utilisant une ou plusieurs techniques vues précédemment. On ne devra plus vous reconnaître, mais on doit tout de même reconnaître un visage, même si il est monstrueux » Edumoov

On peut se demander pourquoi cette fascination pour le laid et quelle est sa portée pédagogique.

En effet, si on aborde la question du laid il est inévitable de se poser la question du beau.

N’est-ce pas mettre en difficulté les élèves qui ne sont pas à l’aise avec leur image ?

Ce sont ces raisons qui motivent cet article sur le monstrueux dans l’art. En examinant les représentations du monstrueux dans la scène artistique, nous comprendrons pourquoi cette fascination pour le laid anime bien des esprits.

Adorno écrivait : « le laid doit constituer ou pouvoir constituer un moment de l’art ». Comme le dit le proverbe anglais « la poubelle de l’un est un trésor pour l’autre ».

Le laid provoque un sentiment de malaise, de dégoût.

Par exemple, John Isaacs The Matrix of Amnesia, 1997, est insoutenable. La vision de ce corps flasque et adipeux nous répugne. Pourtant la facture hyper-réaliste devrait nous fasciner. Le corps mou est bien plus effrayant que la facture parfaite.

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Patricia Piccinini excelle dans le rendu hyper-réaliste de monstres.

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Il est intéressant de remarquer combien la laideur dans cette oeuvre est le corollaire de la vraisemblance. Tout est fait pour que le spectateur « croit » à ce qu’il voit, il y a comme une sorte « d’adhérence » du visible à la chose infâme exposée.

Au XV.XVIème sècle, Quentin Metsys peint sa Vieille femme grotesque avec le même souci de réalisme. La laideur doit faire peur et pour cela, elle doit être crédible.

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Arcimboldo peint des portraits monstrueux en assemblant des formes végétales, des fruits ou des objets. Le rendu est très précis comme s’il voulait nous convaincre que ces créatures existent.

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« De l’Antiquité grecque à la Renaissance, la laideur est une spécificité ontologique des femmes. C’est l’être féminin dans sa globalité physique comme morale qui est hideux. De grands penseurs de l’époque en témoignent. Ainsi, chez les Grecs, la laideur physique reflète la laideur morale. Pour Platon, naître femme est une punition. Les aimer est un signe de faiblesse. Saint Thomas déclarait que la femme est un homme raté. » Histoire de la laideur féminine , Claudine Sagaert, préface de David Le Breton, postface de Georges Vigarello, Imago, 2015.

« Le monde chrétien tenait la femme en horreur, ne l’oublions pas. »Umberto Eco.

« On retrouve une approche similaire dans le Talmud : « la femme est une glaise qui ne se donne qu’à l’homme capable de lui sculpter une forme « Là encore, la matière fait référence à l’être féminin, et la forme à l’être masculin. » Claudine Sagaert.

Il est intéressant de remarquer que la laideur est consubstantielle à la matière, a priori féminine tandis que la forme, concept prenant visage, est associée au genre masculin. On comprend mieux le statut du détail, le seul à pouvoir rendre les accidents de la matière dans la forme.

Fasciné par la laideur, Metsys livre une autre peinture tout aussi effroyable. Le contraste entre la beauté de la jeune fille et l’homme disgracieux est saisissant.

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Jérôme Bosch est aussi friand de la laideur.

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« Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le tò kalon. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté. Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue ».Umberto Eco.

Francis Bacon réalise des autoportraits où il se défigure. Mais est-ce vraiment la laideur qu’il veut représenter ou alors un certain rapport à la souffrance ? N’est-ce pas plutôt un visage déformé par la douleur que nous voyons plutôt que l’expression de la laideur ?

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« Les Grecs ont les premiers développé cette idée: kalos kai agathos, disaient-ils, « le beau est le bien ». Les dieux et les héros étaient beaux et vertueux. Mais avec l’exemple de Socrate, qui était hideux et possédait une grande âme, il leur a bien fallu réfléchir au fait qu’une laideur extérieure pouvait cacher une beauté morale. » Umberto Eco.

Mais que nous apprend l’histoire de ce mot ?

« Étymol. et Hist. Ca 1100 « désagréable, horrible, odieux, repoussant (d’une personne) » (Roland, éd. J. Bédier, 1238 : La premere [eschele] est des Canelius les laiz). A. Adj. 1. 1155 « qui est d’aspect désagréable » (Wace, Brut, 1563 ds T.-L. : Methael fu la plus laie); 2. a) 1155 « horrible » (Id., op. cit., 9176, ibid. : laide destructïun); b) ca 1160 « qui inspire le mépris » (Moniage Guillaume, I, 347, ibid. : cose laide); ca 1160 lait tens (Eneas, 192, ibid.); 1160-74 li roiz… mout li fet leide chere (Wace, Rou, éd. A. J. Holden, II, 175). B. Subst. 1. 1121-34 faire grant lait « causer un préjudice » (Philippe de Thaon, Bestiaire, 1104 ds T.-L.); 2. 1668 « laideur » (Racine, Plaideurs, III, 3). De l’a. b. frq. laiþ « désagréable, contrariant, rebutant », de la même famille que l’all. leid, adj. et Leid, subst. « mal, peine, souffrance, douleur » (cf. Kluge20et Duden Etymol.), et qui correspond à l’a. h. all. leid « désagréable, affligeant »; m. h. all. leid « id. ». Le sens primitif « désagréable, outrageant, odieux », attesté dès le début du xiies. en fr., s’est maintenu dans les dér. dialectaux, comme le norm. laidure « outrage » et le manceau laidanger « outrager », v. FEW t. 16, p. 439b. Le sens esthétique, bien que déjà attesté au tout début du xiies. ne s’est répandu qu’à partir du xives., et a fini par évincer le sens premier du mot. » CNRTL

Ainsi la laideur causerait un préjudice tant elle est effroyable. Le beau, d’une certaine manière représenterait l’ordre établi, l’harmonie de ce monde tandis que les aspirants au laid en montreraient les dysfonctionnements. Il y a une dimension politique du laid. Les partisans du laid dénonceraient-ils les dysfonctionnements d’une société trop bien huilée ?  Peindre la laideur consisterait à outrager la peinture dont la vocation première serait d’exprimer la beauté.

Ainsi le laid serait comme un acte de résistance de la part des artistes, résistance à cette beauté qui formate les esprits.

Il est intéressant de remonter plus loin dans l’histoire de la peinture religieuse. La vie du Christ sur terre est particulièrement choyée par les artistes qui s’adonnent allègrement à l’expression du laid. Mais c’est pour mieux montrer la souffrance de l’homme avec une emphase particulière. Ainsi Bouts représente le Chris avec un visage de la Passion tuméfié et particulièrement défiguré. La souffrance nous rendrait-elle inhumains ?

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Il est intéressant de remarquer dans la peinture de Bouts combien le détail participe à l’exposition du laid tandis que la beauté triompherait avec des compositions plus idéalisées.

Les Trois Graces  de Rapahël ne s’épanchent pas dans les détails.

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Le photographe Lee Jeffries excelle dans l’exposition du laid en immortalisant des personnes issues de la misère. On voit dans ses photos que le détail omniprésent amène à l’expression du laid.

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Quand on agrandit cette photo, les détails sont impressionnants. Comme si le détail était destructeur de la beauté idéalisée.

Francis Bacon en revanche présente comme une « idéalisation » de la laideur où le détail est absent de la composition. C’est peut-être l’artiste qui a le plus transféré dans la laideur une vision émanant de la beauté où le détail n’a pas de place.

Chez Botticelli, la Naissance de Vénus, il n’y a pas de place pour le détail. La beauté est une vision épurée de toutes les scories de l’humain.

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« Pour les Grecs et ce dès la période archaïque, le corps exprime les qualités physiques et éthiques de l’individu, la beauté spirituelle se reflète naturellement sur les qualités du visage et du corps. » Akiko UTO. On comprend que la laideur est comme une sorte d’accident dans la beauté, un détail ou plusieurs qui viennent troubler la vision d’ensemble.

Ludovic Levasseur propose des sculptures où le détail conféré par la matière est très prégnant. Il se dégage de celle-ci comme une matérialité repoussante presque odieuse.

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Mais c’est en analysant notre relation à la beauté que nous comprendrons bien que le statut du détail n’a pas sa place dans les canons actuels de la beauté. Des applications permettent de nous lisser le visage en gommant toutes les impuretés afin d’obtenir un visage ethéré.

Il est intéressant de comparer des images retraitées par photoshop dans le monde de la mode.

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Nous voyons bien qu’il n’y a pas de place pour les détails dans ces photos ci-dessus. Les trois visages se ressemblent après la retouche d’image. Les expressions du visage sont réduites à leur minimum. Ces visages n’ont-ils pas quelque chose d’inhumain ?

Plus que l’expressivité de l’écart dans l’art, c’est bien le statut du détail qui est au coeur de la genèse du laid. Cette impureté qui fait « tache » dans l’image.

Dans ces photographies, Annie Lebovitz joue avec art en mettant en scène les détails venant émailler les clichés du séduisant Prince ou Johnny Depp.

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Les photos de Leibovitz sont comme des icônes modernes reflétant la beauté de ce monde avec le « grain » de la laideur.

Le laid est souvent peint de manière obscène. Le vieux Couple du portraitiste Bartolomeo Passarotti représente un vieux couple indigne avec la touche des primitifs flamands avec en plus un trait de caricature. La scène est immonde : les deux vieillards s’embrassent sans honte.

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Le laid bouleverse les codes de la représentation de la beauté. Victor Hugo pensait que la beauté a un visage et la laideur mille. Mais c’est plus la manifestation de la souffrance qui vient terrasser les apparences. »Toute laideur n’est pas comique mais tout comique contient une certaine dose de laideur. » Umberto Eco

Chaïm Soutine, Autoportrait, 1916. La laideur qu’on peut y trouver s’appuie sur les gros coups de brosse, l’absence de finesse de l’exécution.

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Lucian Freud. Sue Tilley, ou La Femme endormie près devant la Tapisserie au lion (1996). Le corps difforme est magnifié par la peinture.

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Le peintre plus qu’une femme obèse cherche à représenter la carnation de la peau. Les plis adipeux permettent au peintre de bien représenter les chairs. Le rose de la peau est teinté de vert. Le nu devient monumental sous le pinceau de l’artiste.

L’intrusion du laid ne se fait pas exclusivement via les détails. Picasso quant à lui bouleverse les formes qu’il vient accidenter afin de perturber le visible. La forme est chaotique et déformée.

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Le laid comme témoin de la rage de l’histoire.

Les guerres mondiales se sont montrées particulièrement cruelles et dévastatrices. Les artistes ont témoigné de cette laideur atteignant des sommets de l’horreur. Otto DIx dans Les joueurs de skat montre des gueules cassées assis autour d’une table et jouant aux cartes. La scène est monstrueuse comme l’a été cette guerre avec ces gueules cassées rentrant du combat défigurées et ne trouvant plus de place dans la société.

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David Olère représente une Piétà moderne avec cette scène se déroulant dans les camps de concentration.

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Dans ces oeuvres il y a une coïncidence de la laideur de l’histoire avec celle représentée.

La manifestation du laid dans l’art pourrait être une intrusion de l’artistique dans la beauté ou plus précisément d’une « posture artistique » réfutant les canons de la beauté. Comme dit plus haut, cette intrusion a une dimension politique. L’art ne s’adresse plus à une élite bien pensante mais à l’ensemble des regardeurs. Chacun peut voir dans ses représentations du laid une manifestation de la beauté dans sa plus terrible expression.

Picasso l’avait bien dit au sujet de Guernica « l’art n’est pas fait pour décorer les appartements. C’est une arme défensive et offensive contre l’ennemi ».

«  Rien n’est beau, il n’y a que l’homme qui soit beau : sur cette naïveté repose toute esthétique, c’est sa première vérité. Ajoutons-y dès l’abord la deuxième : rien n’est laid si ce n’est l’homme qui dégénère ». Nietzsche.

Il est intéressant de remarquer que l’expression de la laideur est davantage liée à « l’individualité » tandis que la beauté serait par essence même la quête d’un idéal … presque inhumain. Enfin Umberto Eco disait : « Il faut intégrer une notion de norme, fondée sur la moyenne de l’espèce. Un être humain ne peut pas faire plus de deux mètres sinon c’est un géant, ni être plus large que moi sinon c’est un personnage de Botero, etc. Pour le laid, il n’y a pas de limite. Il y a une possibilité infinie pour faire du laid alors qu’il n’y a qu’une possibilité finie pour faire du beau.  »

« L’art permet de rendre aimable la laideur du monde » …

Voir entretien avec Umberto Eco

http://www.lexpress.fr/culture/livre/umberto-eco_813306.html

D’autres thématiques ici:

https://perezartsplastiques.com/les-notions-dans-les-arts-plastiques/

Un article sur le Non-Beau dans l’art et le point de vue de Marcel Duchamp ici:

https://perezartsplastiques.com/2017/03/18/le-non-beau-peut-il-etre-artistique/

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