L’odyssée de l’art contemporain

Quand on étudie les différentes époques de l’histoire de l’art, on est frappé de constater que les artistes n’ont eu de cesse de bousculer les codes et règles plastiques qui pendant longtemps ont « formaté » l’horizon artistique. La peinture par exemple lisse et parfaite de la période classique est petit à petit montée à la surface de la toile pour ne montrer finalement que son corps dans le visible. La peinture se fait chair quand on regarde l’évolution qui l’a traversée.

Cet article montre quelques aspects de cette odyssée mais est en aucun cas exhaustif. Le but n’est pas de faire une liste complète des révolutions plastiques. L’enjeu est ailleurs.

L’oeuvre d’art autrefois répartie selon des catégories fixes et bien déterminées a cherché à éclater ces normes jugées trop subjectives. Les avant-gardes du XXème siècle en relatent l’épopée. L’art veut se rapprocher de la réalité, du visible afin de se rapprocher du spectateur. Celui-ci avec l’art numérique devient le coeur de la réalité de ces oeuvres dont il maîtrise en partie les contours.

L’art dans cette aventure singulière réduit la frontière séparant l’artiste de son public. Curieusement, celui-ci n’adhère pas forcément à ces nouveaux concepts. Comment se fait-il que les artistes pourtant conscients de la limite les séparant du public rencontrent une telle mauvaise presse ?

Quand on tape « art contemporain citation » dans un moteur de recherche, on tombe sur cette première citation qui résume bien la pensée d’une grande majorité de personnes: « “Pourquoi construire des déchetteries quand les musées d’art contemporain font l’affaire ?”

« Je trouve ça incroyable qu’un artiste mette un monopole sur la couleur comme c’est le cas d’Yves Klein » s’exclame l’un. On peut se demander pourquoi ce fait choque dans le monde de l’art et non dans celui du commerce. De même, quand on relate à ces derniers que dans bien des entreprises le secret est présent dans leurs contrats de travail, ce fait ne les choque pas. Pourquoi l’art ne pourrait-il pas avoir des règles de respect en matière de création autant que les entreprises privées ? Comme si la réalité du commerce était une fois pour toutes entérinée et que rien ne pouvait venir la perturber…

On n’est pas heurté quand un musicien déclare sa musique à la SACEM, quand un DJ déclare ses arrangements également. Pourquoi le monde de l’art qui se voit est-il frappé d’une telle interdiction ? Comme si ce qui peut être touché était finalement admis comme appartenant au bien commun.

Jean-Baptiste Dubos confère à la musique ce pouvoir de faire accéder au sublime : ce que la peinture ne peut pas. Il y a une idée toute faite, un préjugé tenace qui est encore au coeur de nos représentations déclarant d’une certaine manière que le son est bien plus intrusif dans le corps que la vue. Cette dernière agirait malgré nous alors que l’ouÎe serait plus de l’ordre de la volonté. La musique a fait partie du quadrivium et non les arts plastiques.

Je tiens ici à prendre parti pour l’art contemporain malgré les réserves que je rencontre ici et là. Il ne fait pas bonne presse de prendre une telle position. L’art contemporain est né d’une volonté de démocratiser ce qui était le privilège des classes bien pensantes. » Le role social du peintre ? Montrer la beauté du monde pour inciter les hommes à le protéger et éviter qu’il ne se défasse. « Martial Raysse. Aujourd’hui alors que des municipalités d’une certaine tendance censurent des oeuvres contemporaines et que nous ne sommes pas à l’abri des pensées réactionnaires et même au delà, il me semble important d’affirmer la nécessité de protéger cette merveilleuse aventure de l’art contemporain. Certes, il n’est pas facile de séparer le bon grain de l’ivraie. Mais comment faire ?

Dans les références artistiques que nous proposons à nos élèves, nous éducateurs et penseurs, il est important de bien choisir ce que nous montrons aux élèves. De bien les présenter également. C’est cette jeunesse que nous formons qui sera aux commandes dans le monde de demain. Et c’est avec une certaine inquiétude que je constate combien plus nos étudiants prennent de l’âge, plus ils sont rétifs à l’art contemporain. Sommes-nous certains d’avoir bien choisi nos références?

Il ne s’agit pas de montrer par exemple du Jeff Koons à toutes les séances mais de trouver des oeuvres profondes et signifiantes pour les élèves. Par quoi sont-ils préoccupés ? Ne nous revient-il pas également, à travers ce que nous transmettons, de mettre en scène dans nos échanges avec les élèves la substance des oeuvres que nous projetons ?

Mais pour comprendre l’aventure de l’art contemporain, rien de mieux que la comparaison des oeuvres entre elles à travers quelques exemples.

Voici une oeuvre de Poussin et une de Miguel Barcelo:

Poussin. Renaud et Armide (1624-25)

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La peinture au départ figurative et lisse prend du volume avec Barcelo où elle s’affiche pour elle-même dans sa matérialité pure. Certes les peintres contemporains n’ont pas abandonné les factures lisses mais cette incarnation de la peinture en elle-même est un aspect spectaculaire dans l’art contemporain.

La sculpture figurative avec Canova atteint son paroxysme dans Amour et Psyché. Le vide dans la pierre pénètre l’oeuvre de manière paroxystique. Calder, dans ses mobiles compose avec le vide avec l’air comme moteur de son oeuvre qui bouge réellement.

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Antennae with Red and Blue Dots c.1953 Alexander Calder 1898-1976 Purchased 1962 http://www.tate.org.uk/art/work/T00541

Les objets qui autrefois étaient représentés dans des natures mortes sont exploités pour leurs qualités plastiques ou non. CI dessous, Arcimboldo et Bernard Pras.

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Les artistes se mettent également au coeur de leur production. Yves Klein saute dans le vide, Abramovic se met en scène dans des performances, Orlan également. Le corps de l’artiste devient une oeuvre à part entière.

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Avec l’art contemporain, tout potentiellement peut devenir oeuvre d’art. C’est bien cette démocratisation de l’art dont les artistes se sont emparés et à laquelle nous assistons.

Mais comment distinguer de manière pertinente les postures artistiques nouvelles ?

Une oeuvre d’art est un nouveau monde qui s’inscrit dans le présent avec une lecture du passé. Les artistes de renom en général ont un discours sur l’histoire de l’art bien ancré et tangible. L’oeuvre par exemple de Marcel Duchamp n’est compréhensible qu’à la lumière de ce qui s’est produit avant lui. C’est bien là toute sa force et sa portée.

L’odyssée de l’art est depuis le début du XXème siècle devenue exponentielle. “Toute une partie de l’art contemporain n’a pas d’autre objet que l’art lui-même.” Bourdieu.

Il y a un grand souffle créateur parmi nos artistes de maintenant.  » Ce qui a vraiment un sens dans l’art, c’est la joie.  Vous n’avez pas besoin de comprendre. Ce que vous voyez vous rend heureux ? Tout est la .  » .Constantin Brancusi.

Certains hommes politiques veulent changer l’enseignement de l’histoire géographie avec l’idée de le concevoir comme un récit national fédérateur. Le première mesure qu’a pris Hitler a été de changer les programmes d’histoire. Que deviendra notre enseignement artistique dans ce cas ? Serons-nous considérés comme des profs « dégénérés »? L’enseignement du dessin sera-t-il rétabli avec un programme pour les garçons et un pour les filles ? Pourquoi pas revenir à des cours de couture pour ces dernières ?

Danièle Pérez.

 

 

 

 

7 commentaires

  1. Aurélie

    Très bon article et rédigé avec la bonne attente que nous avons de l’art contemporain. J’ai ressenti immédiatement la relation entre le Yin, l’énergie féminine et négative attirée irrémédiablement par le Yang, l’énergie masculine positive. En art, il est courant de voir que les avis se contredisent parce que le spectateur ne va pas instinctivement vers l’œuvre qui lui correspond. Le spectateur est le point final mais il n’est pas là pour clore, il est là pour ouvrir. Ouvrir l’intérieur ou ouvrir l’extérieur. On en oublierait presque que l’esthétique n’est pas la beauté au même titre que l’art plastiques n’est pas un art de synthèse. L’art contemporain entre dans les mœurs quand on invite les personnes à multiplier les galeries plutôt que les musées.

  2. CultURIEUSE

    Excellente analyse, merci! Je crois que la méconnaissance du public entre pour une large part dans son mépris pour l’art contemporain. Vous citez Koons et il fait partie de ces artistes populistes qui n’ont rien à dire tout en récoltant beaucoup d’argent. Il est de ceux que le public connait. Les oeuvres plus profondes, mais moins tape-à-l’oeil, ne bénéficient pas souvent d’un écho médiatique. Voyez l’émission culturelle « Stupéfiant »sur une chaîne publique, affligeante….

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