La réception d’une oeuvre d’art

Comment une oeuvre est-elle reçue par celui qui la regarde ? Comment fonctionnent les systèmes de réception des oeuvres d’art ? La réception répond-elle à des mécanismes observables et concrets ? A la lumière de la théorie de Pierce, nous allons voir comment s’articulent les trois étapes de la réception des oeuvres d’art autour des notions de priméité, de secondéité et de tiercéité. Si ces termes vous paraissent trop abscons, nous pourrons parler de premier stade, de second et troisième stade. Si nous comprenons les mécanismes de la réception des oeuvres d’art, nous pouvons comprendre ceux de sa genèse. Ainsi à la question souvent posée lorsqu’on se livre à une interprétation d’une oeuvre; « Mais êtes-vous sûr/e que c’était bien l’intention de l’artiste » sera donnée une réponse affirmative car l’art est un langage qui a ses codes et ses règles évoluant tout au long de l’histoire de l’art.

Quelques définitions importantes:

L’iconographie est l’ensemble des représentations d’un même sujet ou autour d’un même thème dans les œuvres appartenant aux arts visuels.

L’iconologie littéralement la « science des images », est une discipline associée à l’histoire, à l’histoire de l’art, à l’esthétique et à la communication, qui place les œuvres qu’elle étudie dans une perspective sociale et historique, s’interrogeant sur ses conditions de production ainsi que sur le message qu’elles étaient susceptibles de véhiculer en leur temps.

Le premier stade:

Le premier stade est celui du domaine du « possible », de l’être ressenti dans sa totalité, de l’indistinction et de l’intemporel. Je suis face à une oeuvre que je reçois, que je ressens mais je n’ai pas encore la distance nécessaire pour pouvoir l’interpréter. Elle est dans l’ordre du possible et de l’éventualité. La relation est d’une certaine manière « fusionnelle » entre l’oeuvre et moi, fusion qui peut aller jusqu’à la répulsion. Intemporalité car je ne me situe pas encore face à cette oeuvre, je ne saisis pas à la fois sa temporalité et la mienne. C’est le stade de la « vie émotionnelle ». La priméité, dit Peirce, est la conception de l’être, d’un phénomène, « indépendamment » de toute autre chose. La priméité correspond à la saisie des qualités et des émotions, mais abstraction faite de leur matérialisation. Par exemple un rouge est saisi comme rouge indépendamment du reste. Prenons le cas d’une peinture de Rohtko:

orange-red-yellow

La priméité est cette toute première phase de la réception qui consiste à « recevoir » ce rouge tel quel sans commencer à se poser de questions ni à le comparer car cela nous projetterait dans le second stade. On peut dire que ce premier stade est de nature un impact qui ne se connecte pas à la pensée mais qui est reçu comme tel. Dès que nous commençons à nous poser des questions: ce rouge est-il foncé, clair, a-t-il une matière, une texture, nous nous retrouvons dans le stade suivant de la secondéité. « La priméité correspond à la saisie des qualités et des émotions, mais abstraction faite de leur matérialisation. »1. Dès que nous nous mettons à réfléchir nous passons dans la secondéité. La priméité serait de l’ordre du primal, de cette perception originelle que nous avons de chaque chose en dehors de toute causalité. La généralité de la priméité est de l’ordre du possible. C’est le stade icônique où l’image se fait corps dans le visible et ce stade s’arrête à celui-là : de l’ordre d’une simple manifestation. Il y a une forme de passivité du récepteur à ce stade. »Le premier a pour nom « description pré-iconographique » qui peut être réalisé en identifiant les événements, les objets et les formes (style). Une description de ces éléments constitue cette description pré-iconographique. »2.

Le second stade:

La secondéité est le domaine de l’action et de l’expérience vécue, où l’événement vaguement ressenti en mode de priméité est maintenant identifié distinctement comme fait empirique, fait en soi, et inscrit dans la dimension spatiotemporelle. J’ai conscience de ce qui me sépare de l’oeuvre d’art. Elle agit dans un temps et un espace différents du mien. C’est le stade de la vie active. La secondéité est la conception de l’être « relativement » à autre chose. (comparaison, classement, processus). « La secondéité est plus facile à comprendre : c’est la catégorie du réel concret, particulier, de l’expérience, du fait, de l’existence, de l’action-réaction. »3. Par exemple nous savons que si nous approchons une aiguille d’un ballon celui-ci explosera. Un autres exemple, l’examen des nuances de rouge dans le tableau de Rothko nous indique qu’il y a des rouges plus foncés que d’autres, que certains tirent vers le orange ou le jaune. Ce stade est celui de la causalité et des comparaisons. Je sais que tel rouge est plus clair que celui-là car je les compare. La secondéité est une catégorie du particulier. Je ne pense pas en général mais en fonction de cette oeuvre là. C’est le stade indiciel car l’image se connecte avec la pensée. « Le deuxième niveau correspond à l’analyse iconographique. C’est là qu’on étudie le sujet de l’oeuvre. Pour cela, il est nécessaire de mettre en relation les compositions et des concepts. »4

Le troisième stade:

La tiercéité est la catégorie de la nécessité, des lois et des règles explicatives du monde, des opérations intellectuelles et de pensée qui traduisent le réel indistinct et l’expérience sous la forme de langages, de signes, de conventions, de représentations figées, d’habitudes, donc sous forme culturelle et symbolique. Je suis capable de situer l’oeuvre dans un champ de représentations du monde (sociales, culturelles, etc) qui me servent pour l’expliquer. C’est le stade de la vie socio-culturelle. Et la tiercéité est la conception de la « médiation » par laquelle un premier et un second sont mis en relation. « La tiercéité est la catégorie de la médiation, donc de la règle, de la loi. »5. La tiercéité nous ramène vers le général mais cette fois-ci de l’ordre de la nécessité. Par exemple, la connaissance des lois de la gravité nous apprendront que chaque fois que je lâcherai un objet il tombera sur le sol. C’est le stade du symbole: la connexion est opérée avec la pensée mais en mettant en perspective tous les systèmes langagiers existants car l’art est langage. Par exemple, voir la cité idéale de PIero della Francesca au XVème siècle et reconnaître en elle le système euclidien de mise en perspective est un premier pas. Ensuite, à ce stade de la tiercéité, le récepteur l’interrogera sur ce qu’elle a de nouveau pour l’époque par rapport à l’histoire de la représentation de l’espace dans l’art. La pensée symbolique n’est que cela: mettre des images dans l’histoire de la pensée et voir comment les peintres ou artistes bouleversent les codes de leur époque et comment ils les questionnent.

formerly_piero_della_francesca_-_ideal_city_-_galleria_nazionale_delle_marche_urbino

Notre compréhension du réel (deuxième stade) et du possible ou de l’éventualité (premier stade) sont obligatoirement passés au crible des codes culturels et symboliques (troisième stade), ce sont des filtres qui organisent notre connaissance de l’univers qui nous permettent de l’interpréter. A ce troisième stade, par exemple concernant Rothko ou PIero della Francesca, il sera nécessaire de s’interroger sur l’utilisation du rouge dans l’histoire de l’art et pour l’autre d’étudier les différentes techniques de représentation de l’espace pour comprendre si ce sont des artistes ou non. Une oeuvre qui n’interroge pas cette phase symbolique n’est pas une oeuvre d’art mais une simple proposition plastique. « Pour qu’un objet puisse fonctionner comme œuvre d’art, il faut qu’il soit mis entre guillemets (c’est-à-dire qu’on le considère comme une autre réalité). »6. La réception de l’oeuvre d’art est toute autre: le récepteur se pose la question de la genèse de l’oeuvre et retrouve les différentes étapes de réalisation. Il y a une véritable communion de pensée entre celle de l’artiste et celle du récepteur: « un acte réel et situé de compréhension, un idéal d’adhésion maximale au plein potentiel de l’œuvre ».7. « Une œuvre est auto-adéquate lorsqu’elle se présente elle-même comme un sentiment raisonnable, lorsqu’elle rend intelligible une qualité de sentiment synthétisée »8. »Le troisième niveau correspond à une analyse iconologique, c’est-à-dire la signification interne de l’oeuvre (remise dans le contexte, etc.). »9. Par exemple, pour faire suite à l’oeuvre de Piero della Francesca, les peintures cubistes proposent un autre système de représentation de l’espace. Le cubisme bouleverse les codes existants à l’époque et fonctionnant comme unique référence: une représentation illusionniste du monde d’après les règles de la perspective à point de fuite. Le cubisme renverse les code en proposant de représenter toutes les faces d’un même objet sur un même plan. Compotier et cartes, par Georges Braque. On ne peut pas comprendre la peinture cubiste sans connaître l’art égyptien, la période byzantine et la perspective euclidienne entre autres. C’est ce qui fait la force d’une oeuvre d’art: la proposition de nouveaux codes remplaçants les anciens.

georges-braque-compotier-et-cartes

Du côté de l’artiste:

-L’artiste ressent un trouble provoqué par un chaos de sentiments. (Priméité)

-Il laisse venir ces sentiments et essaie de les capter. Il émet l’hypothèse que ces qualités sont appropriées sans savoir précisément où les projeter: il ne sait pas précisément à quel objet elles sont appropriées.

-Par déduction il va projeter ces qualités dans son oeuvre, dans un objet adapté. Il crée ainsi son propre référent ce qui fait qu’une oeuvre est auto-référentielle. (tiercéité) Si l’artiste juge que l’intention originelle est adéquate à son objet, il déclare son objet comme oeuvre d’art. Elle est terminée. « Le résultat du travail de l’artiste est un objet ou un événement particulier, dans lequel la priméité prend « existence », se matérialise dans une secondéité. Cet objet ou cet événement est un signe, donc une tiercéité, qui demande à être interprété. L’artiste lui-même est le premier interprète de son œuvre lors de la dernière étape de la production. »10

Il est intéressant de se rappeler la citation de Kant, philosophe des Lumières qui a écrit dans La critique de la Raison pure : « toute forme de notre connaissance commence par les sens, passe par delà à l’entendement et s’achève dans la raison. ». A méditer !

Pour bien interpréter une oeuvre d’art rien de plus efficace quand on est démuni de la décrire comme si on s’adressait à une personne privée de la vue.

Pour compléter cet article, un autre sur l’analyse des oeuvres d’art avec des conseils très utiles pour mener les approches vues par l’Académie de Grenoble: télécharger le document PDF : analyse_oeuvres_d_art

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  1. http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?reception-d-une-oeuvre-d-art-la.html
  2. http://interdisciplinart.over-blog.com/article-iconographie-et-iconologie-erwin-panofsky-91072693.html
  3. http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?reception-d-une-oeuvre-d-art-la.html
  4. http://interdisciplinart.over-blog.com/article-iconographie-et-iconologie-erwin-panofsky-91072693.html
  5. http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?reception-d-une-oeuvre-d-art-la.html
  6. http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?reception-d-une-oeuvre-d-art-la.html
  7. http://www.fabula.org/acta/document2374.php
  8. http://www.fabula.org/acta/document2374.php
  9. http://www.fabula.org/acta/document2374.php
  10. http://www.fabula.org/acta/document2374.php

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