La dissolution du corps, Silvère Jarrosson, contribution

– La dissolution du corps –

« Silvère Jarrosson est un artiste plasticien, né à Paris en 1993. Diplômé de danse classique à l’Opéra de Paris, il est contraint d’arrêter la danse en 2011 suite à une blessure. Il part alors pour de longues marches solitaires dans les déserts (le Gobi, l’Atacama) et les forêts (Amazonie, Célèbes) avant d’entreprendre un master en biologie. En peignant, il adopte un style pictural inspiré par la danse, le monde vivant et ce qui les relie. » C’est un artiste atypique à plusieurs facettes et on comprend, à travers son parcours, son intérêt pour le corps, son statut, son évolution dans son rapport à la création artistique. C’est avec plaisir que le blog publie un de ses textes apportant un éclairage sur la question du corps dans les arts plastiques.

La philosophie shivaïste attribue la création du monde à une danse. Pris d’une soudaine joie de vivre, Shiva se serait mise à danser et aurait ainsi fait naître l’univers, les continents, les rivières, les montagnes et les hommes. Cette laysa, ou « danse cosmique et divine », que représentent les célèbres statues Nataraja, engendre la destruction et la renaissance perpétuelle du monde (1).

En conférant à la danse et plus généralement à la gestuelle du corps la capacité de créer, cette légende interroge, dans un nuage de poésie, l’implication du corps dans l’acte de création artistique. Autant que l’esprit, le corps humain est à l’origine de la créativité.

« Qu’elle soit de la chair ou de l’esprit, la fécondité est une. » (2)

L’œuvre d’art, quelle que soit sa nature, est vécue et créée à travers le corps de l’artiste, mais jusqu’à quel point ? Dans le rapport du corps de l’artiste avec son œuvre se distinguent différentes façons de l’impliquer, de le distiller, de le dissoudre dans ce qui est créé. Différentes façons de placer et de percevoir son corps dans le monde.

Passage en revue.

L’homme ne s’adapte pas seulement au monde, il le façonne selon ses intentions. Le corps de l’homme constructeur, maître et possesseur de la nature, est un corps architecte et géomètre, extérieur à ce qu’il fait. Dans la peinture classique européenne, la main de l’artiste exécute ce que sa pensée lui dicte. Comme une abeille occupée à construire des loges à la régularité octogonale parfaite, cet artiste là, détaché de son œuvre, façonne la matière selon une idée prédéfinie, établit des perspectives et agence les matériaux. Sa conscience est dans ce qu’il produit. Son corps est peu impliqué dans son œuvre, réduit à une machine chargée de la fabriquer. Quoique souvent riche de sens et de savoir-faire, cette façon de créer est pauvre en sensations, car le ressenti de l’artiste n’intervient pas dans la conception de son travail.

Pourtant, comme un magma bouillonnant sous la croute terrestre, les sensations étouffées ou négligées sont là, prêtent à sourdre puis à émerger. En surgissant, elles affirment leur rôle dans l’activité créatrice et imposent une nouvelle place pour le corps dans la création. La vision du corps extérieur à l’œuvre est remplacée par cette nouvelle conception de la création, où le corps sensible a toute sa place. Réveillées et écoutées, les sensations physiques de l’artiste disposent alors de l’œuvre comme champs d’existence. Son corps s’y déverse et l’investit. La sensation de l’œuvre le guide dans ses recherches.

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Kazuo Shiraga peignant dans l’atelier de Jiro Yoshihara en 1956, pour Life Magazine

Ainsi l’artiste japonais Kazuo Shiraga se balance au-dessus de sa toile, implique tout son corps pour peindre, et filme cette performance en 1956. Ce faisant, il prend conscience de l’évolution progressive de ce qu’il réalise, sans chercher à la contrôler, mais en y prenant part pour la diriger. Il s’unit à ses matériaux et en initie les réactions.

« L’art ne transforme pas, ne détourne pas la matière; il lui donne vie. » (3)

Ici, la création n’est plus une fabrication, bien au contraire. Elle consiste en une volonté délibérée de laisser faire, de ne pas interférer dans l’évolution de processus physiques prédéfinis. L’œuvre vit, au même titre que le corps de l’artiste qui s’affirme et interagit avec.

* * *

D’autres artistes vont encore plus loin dans la dissolution de leur corps. En considérant que le monde est en mouvement permanent et que ce mouvement est une forme de création en elle-même, l’artiste peut chercher à s’inscrire dans cette création plus vaste dont son corps ne serait qu’une infime partie. L’union du corps de l’artiste n’a plus lieu uniquement avec son œuvre, mais avec tout son environnement en général, dont son œuvre est un fragment.

Ainsi par exemple le Land Art fait-il entrer l’œuvre des hommes dans celle de la nature, et le corps de l’artiste dans l’ensemble plus vaste des éléments naturels construisant et déconstruisant le monde. Andy Goldsworthy, pour construire ses œuvres en pleine nature, dépense et dilue toute son énergie physique dans des écosystèmes dont l’échelle le dépasse.

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Andy Goldsworthy, Rain Shadow – 2014

La nature est créatrice, l’artiste en est le prolongement.

Cette dissolution du corps dans un vaste cosmos se raccorde à différentes spiritualités. On retrouve chez Rilke cette idée d’un corps humain connecté à l’univers de par sa nature créatrice (nature qui chez Rilke s’exprime par ce qu’il appelle pudiquement « le plaisir de la chair » (2), mais qui peut être comprise dans un sens nietzschéen plus large, comme énergie de vie créatrice).

Ce corps qui se place comme partie intégrante de son environnement est aussi celui du danseur. Conscient de chacun de ses muscles et de l’espace qui l’entoure, le danseur prend part aux mouvements qui agitent le monde. Il va « enfanter une étoile qui danse » (4). Maurice Béjart affirmait que la place du danseur n’est pas seulement sur scène, mais partout, en communion avec l’ensemble du monde, dont la scène n’est qu’une portion.

« J’ai appris à danser en marchant dans la nature. » (5)

Cette façon qu’a Béjart de concevoir la pratique de la danse peut être élargie à toute pratique artistique. L’artiste dont la démarche est celle du danseur accède à un haut niveau de conscience, en étant présent à la fois à son œuvre, à son corps, et à l’environnement qui l’entoure. Mais dans le même temps, cette conscience élargie engendre un étalement des sensations. Le corps est à la fois plus intensément ressenti et plus poreux à ce qui l’entoure. Moins anthropocentré que dans la légende de Shiva, l’homme est ici placé à sa modeste place de particule dans l’univers.

C’est bien la place de l’homme dans le monde qui est recherchée à travers la place de son corps. La pratique artistique permet de prendre conscience du monde et d’y trouver sa juste place.

SILVÈRE JARROSSON

www.silvere-jarrosson.com

Janvier 2017

Notes :

1 – Nitin Kumar, Shiva as Nataraja, Dance and destruction in Indian Art

2 – Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Grasset 1937

3 – Jiri Yoshihara, Manifeste de l’art Gutai, Gendai bijutsu sengen, 1956

4 – Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue (paragraphe 5), 1883

5 – Maurice Béjart, Lettre à un jeune danseur, Actes Sud, lettre 6, 2001

 

 

 

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