L’art peut-il s’affranchir des règles ?

L’art est indissociable des contraintes. En effet, ne dit-on pas au sujet d’un travail bien réalisé qu’il suit les règles de l’art ? Mais dans ce cas, l’art ne serait-il pas conforme à une certaine idée qu’on se fait de l’art ? Les artistes pourtant de tous temps, ne cessent de défier les règles en refusant un certain ordre établi par celles-ci. L’originalité de l’artiste semble bousculer ces codes contre toute attente. Mais se passer de règles n’est-ce pas une nouvelle règle que les artistes suivent ? L’art peut-il faire table rase de toutes les règles ? Quelle serait alors la règle inconditionnelle de l’art, pour que l’art soit ?

Règles, contraintes, codes, lois, principes, conventions sont autant de termes pour désigner des ordres précis. La règle implique l’idée de régulation, d’orientation vers certaines formes. Elle est aussi cet instrument qui permet la mesure ou le tracé d’une ligne.

L’art serait l’application des règles.

Quand on regarde l’art byzantin ou l’art classique, on remarque que les artistes appliquent scrupuleusement les codes de l’époque. Pendant la période byzantine, tout était mesuré jusqu’au moindre mouvement de la main, aux plis des vêtements et jusqu’au choix des couleurs. Ces contraintes avaient pour but de permettre aux icônes d’être à peu près semblables quelque fut l’endroit où elles se trouvaient.

Icône de Saint Michel, Andreï , icône russe

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Le Maître de Santi Cosma e Damiano (en italien, Maestro dei Santi Cosma e Damiano, ou Maestro della Madonna dei Santi Cosma e Damiano) est un peintre anonyme pisan, de facture giuntesque[1], actif entre 1240 et 1270 environ.

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On remarque les similitudes au niveau de la facture: les cernes et contours du visage, le fond d’or.

Plus tard, à la Renaissance, des artistes comme Piero della Francesca, Vinci, Dürer et Alberti rédigent des traités de peinture où tout est rationnalisé selon des règles strictes. « Je trace d’abord sur la surface à peindre un quadrilatère qui sera pour moi comme une fenêtre ouverte sur le monde » écrit Alberti. A cette époque, la redécouverte de la perspective donne un nouveau visage à la peinture.

Piero della Francesca, Cité idéale.

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Mais bien avant cette époque, Aristote avait écrit la Poétique où il définit les règles de la représentation. La Poétique est un ouvrage portant sur l’art poétique et plus particulièrement sur les notions de tragédie, d’épopée et d’imitation.

Les artistes doivent connaître les règles de la nature pour s’y conformer. Les oeuvres d’art doivent sublimer cette nature en la magnifiant. Léonard de Vinci propose des solutions pour représenter de manière proportionnée le corps humain. Le canon définit les formes artistiques.

Les sculpteurs doivent avoir quelques notions de physique afin de pouvoir travailler la matière. En effet, Hegel affirme que « tout art s’exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante, qu’il s’agit d’apprendre à maîtriser ».

Mais comment les artistes se sont-ils distingués avec ces règles qui finalement semblent comme « fossiliser » l’activité artistique ?

L’art bousculerait les règles :

L’artiste pour pouvoir asseoir son originalité doit connaître les règles afin de pouvoir les transcender. Par exemple, l’art abstrait n’intervient qu’après une longue période d’art figuratif. Mais là aussi, les artistes tentent de définir des règles comme si le discours était indissociable de l’activité artistique. Kandinsky écrit Point et ligne sur plan.  Marcel Duchamp introduit la notion de la gravité dans ses Stoppages-étalon, où il laisse tomber une ficelle au sol qu’il va fixer définitivement. Mais là encore, Marcel Duchamp n’échappe pas à l’édification de règles cette fois-ci nouvelles.

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Mais lorsque les artistes changent les règles, l’art choque indubitablement car le public n’est pas habitué à ces nouvelles formes. Ainsi Picasso peint Guernica qui est très mal reçu à cette époque.

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On voit bien dans cette peinture que Picasso s’est affranchi des règles de l’imitation. Ce n’est pas un trompe-l’oeil que l’artiste propose.

À Otto Abetz, l’ambassadeur du régime nazi à Paris qui lui aurait demandé devant une photo de la toile de Guernica, un peu indigné lors d’une visite à son atelier : « C’est vous qui avez fait cela ? », Picasso aurait répondu : « Non… c’est vous ».

Ne pas avoir de règles serait déjà une règle :

Kant donne une définition du « génie » dans la Critique de la faculté de juger. « un talent qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée. ». Ce n’est donc pas une techné acquise par l’habitude. Du coup, le travail du génie est toujours original. Mais cette originalité n’est pas n’importe quoi. » Les œuvres du génie doivent être exemplaires. Elles servent de règles pour le jugement des autres, bien que le génie ne connaisse pas cette règle.

Le génie n’est pas une nature répétitive ou mécanique car la forme de l’art ne changerait pas. C’est une « nature artistique » qui est un jeu pouvant se développer à l’infini. « L’art ne veut pas une représentation d’une chose belle mais une belle représentation d’une chose ». Le génie est celui qui est capable de représenter l’horreur avec beauté et grâce. « Le sublime, écrit Longin, est la résonance d’une grande âme, megalophrosunês apêkhêma, c’est-à-dire retentissement, écho » (IX, 2).

Molière écrit dans L’école des femmes: « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire. » Et si derrière cette absence de règles se cachait le désir latent de plaire ? Mais à qui ? A une élite ?

La seule règle de l’art :

On peut se demander alors quelle serait la règle indispensable de l’art, pour que celui-ci soit. Quelle pourrait être LA règle de l’art ?

Pour Nietzsche, la vie est dépourvue de sens.

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C’est l’homme qui est à la source du sens dans l’univers. C’est en vertu de la créativité artistique que l’homme justifie son existence. C’est à travers l’art que l’homme peut trouver le chemin de l’auto-dépassement, afin d’aller vers le Surhomme. La création artistique pour le penseur est lié à un état d’esprit particulier. «Dans cet état tout ce que voit l’artiste est surchargé de force, de sorte que ses objets deviennent miroir de son pouvoir – de sorte qu’ils soient des reflets de sa perfection. Cette transformation en perfection est l’art ». « 

L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité. »

Abraham Poincheval s’est enfermé huit jours dans une pierre. N’est-ce pas ce « pouvoir » Nietzschéen que l’artiste mettrait en scène dans cette performance ?

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Dans les programmes:

Cycle 2:

La représentation du monde : on peut montrer aux élèves comment la représentation fidèle du monde obéit à des règles imitant la nature ou non.

Cycle 3:

Les procédés de fabrication des images : chercher par exemple les règles définissant une image réaliste, une image abstraite, une image publicitaire etc

Cycle 4:

La ressemblance et l’écart. Comment l’art défie les règles.

Les dispositifs de représentation.

D’autres pensées du bistrot ici:

https://perezartsplastiques.com/les-pensees-du-bistrot/

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