L’art, ce passeur de valeurs …

On dirait que l’homme a besoin de tout estampiller par un prix, par une valeur. Presque tout est monnayable dans notre société.Un jour peut-être ce seront les sentiments qui seront cotés en bourse…

L’art a-t-il une valeur ? Comment détermine-t-on la valeur d’une oeuvre d’art ? Une oeuvre sans prix serait-elle digne de peu d’intérêt ? Et si l’art était précisément cette valeur qu’on lui attribue ? Et si l’art incarnait ce que l’homme ne doit surtout pas évaluer ? 

L’indécence de la valeur :

Quand on regarde les prix de certaines oeuvres d’art, on peut être pris de vertige et ne pas comprendre de telles enchères. Le  »Homard’‘ de Jeff KOONS, a atteint le prix de 16 millions d’euros !

Pourtant, à regarder de près, cet objet d’art n’est pas en matériaux précieux. C’est un homard en aluminium polychrome et chaîne d’acier de 145 cm de long, inspiré d’une bouée de plage.

Qu’en est-il des oeuvres produites avec des matériaux coûteux ?

Damian Hirst a réalisé une vanité recouverte de 8601 diamants vendue 61 millions d’euros.

Le mot oeuvre vient du latin « opera » qui signifie travail ou activité. On peut se demander si la virtuosité de l’artiste détermine la valeur de l’objet d’art. Mais à ce moment là, l’urinoir de Marcel Duchamp ne devrait pas avoir un prix exorbitant. Or un exemplaire a été vendu en novembre 1999,  1,677.000 euros !

Mais l’oeuvre d’art la plus chère au monde est Quand te maries-tu ? (1892) de Paul Gauguin 300 Millions de dollars($) — acheté en 2015 par le Qatar.

La conservation entre comme facteur pour déterminer un prix:

Les oeuvres d’art sont conservées dans des Musées qui restaurent les oeuvres au fil des ans. Une oeuvre d’art éphémère, en effet, rencontre deux possibilités: soit le Musée ou l’institution la régénère constamment, soit elle est amenée à disparaître. « Puppy »  de Jeff Koons au Musée Guggenheim de Bilbao est entretenue par des jardiniers.

Jeff Koons Puppy, 1992 Acier inoxydable, terreau et plantes en fleur 1240 x 1240 x 820 cm Guggenheim Bilbao Museoa

Le chien ne cesse de croître et l’entretien de celui-ci (taille, eau, etc) est comparable à celui d’un vrai chien.

Lorsqu’une oeuvre entre dans un Musée, sa valeur est garantie. Comme le résume Nietzsche dans Humain, Trop Humain,  » l’art assume accessoirement la tâche de conserver, et aussi de raviver ça et là certaines idées éteintes, décolorées; il tresse, quand il s’acquitte de cette tâche, un lien enserrant diverses époques, et il en fait revenir les esprits « . Les oeuvres d’arts des Musées enrichissent l’histoire de l’art et font partie du patrimoine culturel de l’humanité.

La valeur de l’oeuvre d’art émane d’un jugement :

Le jugement détermine la valeur de l’oeuvre d’art. Mais bien souvent ce jugement est corrompu par un intérêt. Kant écrit:  » Un jugement sur la beauté dans lequel se mêle le plus léger intérêt sensuel ou moral est très partial, et ne peut être un jugement de goût pur.  »  Mais l’oeuvre d’art sans valeur ou précieuse devrait être dénuée de valeur. En effet, l’art est une passerelle conduisant à l’universel. Celle-ci ne devrait pas être assujettie à des lois de marché car le marché de l’art existe. Le prix de l’oeuvre d’art est fixé par les lois de l’offre et de la demande. L’art devrait être sans valeur.

L’art c’est cette porte ouverte dans le visible où l’artiste sépare l’informe de la forme, où l’espace joue dans une nouvelle dimension à la fois en dedans mais aussi en dehors, l’art c’est cette lumière éclatant de l’obscurité de l’être qui nous permet de voir plus clair dans le chaos de l’imaginaire. C’est aussi un artefact qui génère le verbe et l’analyse, où l’ineffable rencontre des mots nouveaux et où le sens rayonne dans sa diversité originale. Nietzsche dans Le Gai savoir écrit:  » Qui regarde au-dedans de soi-même comme à l’intérieur d’un immense univers et porte en soi des voies lactées, sait combien irrégulières sont toutes les voies lactées : elles conduisent jusqu’au fond du chaos et du labyrinthe de l’existence ».

« La beauté est un concert : le beau, c’est quand tout vous parle. » écrit Jean Paul Galibert dans L’homme ne pense pas: c’est l’objet qui parle.

La Joconde par exemple est une peinture qui a généré une quantité exceptionnelle de commentaires, d’analyses et a eu une grande répercussion dans le monde de la peinture.

“La Joconde sourit parce que tous ceux qui lui ont dessiné des moustaches sont morts.” André Malraux

La Joconde est une peinture phare dans l’histoire de l’art: elle a déterminé une nouvelle manière de faire les portraits et a influencé les artistes: posture, espace, instant du sourire, couleurs, atmosphère, etc.

Une oeuvre peu commentée peut l’être pour plusieurs raisons: soit elle est méconnue du public soit elle n’a pas assez de portée artistique.

Mais il y a également des oeuvres qui marquent une période et qui tombent dans l’oubli. Les phénomènes de mode touchent également le monde de l’art.

La seule valeur de l’art est la sagesse :

Le but de l’oeuvre d’art est de nous permettre de nous élever par son dispositif et sa portée. Elle ne peut être soumise aux lois du marché.

Les moines tibétains réalisent avec une patience extrême des mandalas qui sont détruits après coup.

Wolgang Laib récolte du pollen de pissenlit pour faire ses carrés qui ensuite disparaît avec le temps. Le land art est bien souvent éphémère et c’est bien dans l’optique de ne pas adhérer aux lois du marché que ces artistes s’expriment de cette manière.

La plus précieuse des valeurs est celle qui change le regard du spectateur :

Les créations internationales in situ de JR, à la frontière entre photographie et street art, touchent un large public dans les milieux urbains, chez les jeunes, les artistes et les personnes engagées.  Celles de Banksy aussi.

L’art, ce passeur de valeurs :

Il ne suffit pas de regarder une oeuvre d’art pour en dégager le sens. L’art a cette valeur intrinsèque qui consiste à nous transporter dans l’histoire, sa propre histoire et de nous montrer à travers elle, le long chemin parcouru par les artistes de générations en générations, de décennies en décennies, promenade intemporelle qui s’achève et recommence avec lui. L’art n’a pas de valeur, il est héritage dont nous sommes les ayants-droit. Nous sommes responsables de nos objets d’art, indices ténus de nos jours nous permettant de penser, de nous relier aux valeurs les plus sacrées. L’art n’a pas de valeur ou alors celle-ci est inestimable mais il a le pouvoir de nous faire accéder aux valeurs les plus profondes. L’art est dans ce sens, un passeur de valeurs.

Comment des oeuvres nous déroutent quand on songe à leur valeur :

Eliza Bennett est une artiste qui brode ses mains en surface. Mais ces productions dérangent, étonnent, intriguent. Dans quel but ? Quel est son message ? D’un premier abord, on pourrait se dire que cette manière de se mutiler est insoutenable. La mutilation est-elle un acte artistique ?

« A woman’s work is never done », en français « le travail d’une femme n’est jamais terminé », choquera certainement les âmes sensibles. Elle dénonce les idées préconçues et les pré-jugés selon lesquels les travaux des femmes seraient moins fatigants et plus faciles. Elle souhaite montrer les répercussions des emplois précaires des femmes sur le corps de celles-ci. Qu’est-ce qui est plus insoutenable : cette broderie sur paume ou le travail encore mal reconnu et pour certaines harassant des femmes ?

Pour preuve, par exemple le syndrome du canal carpien est reconnu comme affection professionnelle. Il touche beaucoup les femmes coiffeuses par exemple ou couturières..

(Travaux comportant de façon habituelle, soit des mouvements répétés ou prolongés d’extension du poignet ou de préhension de la main, soit un appui carpien, soit une pression prolongée ou répétée sur le talon de la main.)

Comment faire pour donner une valeur à ces productions ? L’argument de la mutilation est-il pertinent quand on sait que le tableau de Van Gogh « Portrait à l’oreille bandée » a atteint un prix exorbitant ? Et tout en sachant que Van Gogh n’a jamais pu vivre de ses peintures…

Il est certain qu’après avoir vu les oeuvres brodées d’Eliza Bennett, nous ne verrons plus les productions artisanales de la même manière. En effet, qui réalise les broderies sur les marchés de l’artisanat ? Ces chefs-d’oeuvres ne sont ils pas réalisés grâce à la patience de ces femmes aux mains tordues par le métier ?

Eliza Bennett réalise une broderie incarnée, qui prend chair dans la chair. C’est l’histoire de l’incarnation qu’elle met en scène. Avant elle, Vermeer n’avait-il pas fait de même avec la Dentellière ?

Une oeuvre d’art est aussi importante que l’humanité elle-même. Elles sont au delà de toute valeur. Déterminer un prix pour une oeuvre c’est aussi fixer des prix pour les êtres humains… Ou alors l’art est une valeur absolue.

Relation avec les programmes:

Cycle 3 :

La prise en compte du spectateur, de l’effet recherché.

Cycle 4 :

La ressemblance. Oui, on pourrait imaginer une séquence autour de la ressemblance et de l’écart: cela ne ressemble pas à l’original mais cela a beaucoup de valeur pour moi.

Les dispositifs de re/présentation : un dispositif qui ajoute de la valeur à une pince à linge, à un clou, à un post-it, etc …

Les oeuvres de Eliza Bennett sont un peu dures. Peut-être faut-il la garder comme référence pour notre propre culture ou réflexion. Tout dépendra de notre capacité à bien parler de cette oeuvre là. Mais il est vrai que pour sensibiliser le public à cette cause, l’artiste a choisi d’employer les grands moyens.

D’autres pensées du bistrot :

https://perezartsplastiques.com/les-pensees-du-bistrot/

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