L’art est-il méchant ?

On peut se demander en regardant des oeuvres d’art particulièrement violentes, si la méchanceté ne hantent pas les artistes. Le film Tatie Danielle  relate l’histoire horrible de cette veille femme particulièrement méchante.

De nombreux romans traitent de la méchanceté et celle-ci a été bien illustrée dans l’art. Vipère au poing, d’Hervé Bazin relate l’histoire épouvantable familiale d’une marâtre Folcoche martyrisant ses fils, roman à portée autobiographique.

Les méchantes sorcières viennent jeter des sorts au dessus des landaus. Le cinéma met en scène des méchants que le bien va terrasser. Le manichéisme est bien ancré dans l’imaginaire du cinéma et des contes de fées …

Hoffmann, dans Pierre l’ébouriffé, écrit un vrai manuel contre la méchanceté. Ce livre traite avec humour de ce qu’il ne faut pas faire, allant de mal se tenir à table à se moquer des étrangers, en passant par faire du mal aux bêtes. Il s’agit d’un vrai recueil de leçons de morale édulcoré pour enfants.

Der Struwwelpeter: Buchdeckel vorn

Mais l’art est allé bien au delà de la méchanceté.

Guernica de Picasso est particulièrement cruelle avec ces corps souffrant de mille maux.

L’art est-il méchant ?

La méchanceté vient de l’ancien français mescheance. Provient de m’échoir – tomber par terre (qui va contre l’éthique ou la morale) ; ou être de mauvaise qualité (un méchant vêtement…). Quand on va plus loin dans la recherche de l’origine de ce mot: on trouve mescheance venant de -mes (indique une péjoration, un désaccord, une discordance, etc.) et scheance la chance. La méchanceté d’après son étymologie renvoie à un mouvement descendant, à une chute, à un manque de chance, une idée de discordance dans la chance. L’art n’aurait pas de veine ?  L’idée également est présente d’aller contre l’éthique et la morale. Dans ce cas, l’art qui est connu pour son irrévérence serait-il méchant par essence ? La méchanceté ne serait-elle pas le moteur des oeuvres d’art ?

La méchanceté serait-elle,, avec cette idée de chute vers le bas, une des qualités du personnage central de Pontormo dans La Déposition de croix ? En effet, le Christ tombe par terre dans cette composition élaborée. Pourtant n’est-ce pas lui qui a combattu, selon les textes, tous les méchants dont il disait que « les vers n’étaient pas morts » ?

Cette idée de chute vers la terre nous renseigne sur la nature de la relation de l’homme à celle-ci. La terre serait par nature méchante et hostile. Au début, selon les mythologies et les Ecritures, elle n’était que chaos. La terre est la matière qui accueille en elle tous les défunts. Elle est poussière. Le rat est un symbole évoquant les sous-terrains. La terre serait donc méchante et animerait bien des craintes dans l’imaginaire de l’homme. Mais la terre est aussi symbole de fécondité, de renaissance, de la nourriture également. « La terre apparaît donc bien, parmi les quatre éléments de la théorie classique, comme l’élément archétype des situations de l’homme, aussi bien que des projections antithétiques du désir humain. » Encyclopédie Universalis. Dans la Semaine de Du Bartas on peut lire : « La matière du monde est cette pâte informe qui prend sans se changer toutes sortes de formes. ». La terre renvoie donc à l’informe, à l’innommable, à l’indistinct. La méchanceté serait l’expression de l’informe dans l’homme le conduisant à chuter dans les profondeurs de la terre. 

Saint Georges terrassant le dragon de Paolo Uccello montre bien cette terre informe où se réfugie la bête féroce.

Mais la méchanceté est aussi l’état d’une personne malveillante, cruelle, qui provoque, ou témoigne d’un désir de provoquer, la souffrance physique ou morale d’autrui. L’art parfois de la caricature est bien malveillant. Quentin Metsys dans Vieille femme grotesque fait un portrait bien cruel de la laideur.

Goya peint le Tres de Mayo exposé au Musée du Prado. Quand on entre dans la pièce on est frappé par l’atmosphère qui se dégage du tableau. La charge est considérable sûrement à cause de la force des contrastes. La scène est d’un violence inouïe. La méchanceté qui anime les soldats nous plonge dans l’horreur.

Adolphe Bouguereau 1825 1905 Dante et Virgile en Enfer 1850 1244. « Le tableau s’inspire d’un court épisode du huitième cercle de L’Enfer (celui des falsificateurs et des faux-monnayeurs). Dante, accompagné de Virgile, assiste au combat entre deux âmes damnées. Le critique et poète Théophile Gautier médite sur la peinture : « Le Gianni Schicchi se jette sur le Capocchio, son rival, avec une furie étrange, et il s’établit entre les deux combattants une lutte de muscles, de nerfs, de tendons, de dentelés dont M. Bouguereau est sorti à son honneur. Il y a dans cette toile de l’âpreté et de la force, – la force, qualité rare! ». Un diable à l’arrière plan, véritable incarnation de la méchanceté se réjouit de ce combat.

L’artiste peint un mouvement paroxystique des deux corps qui se déforment dans la bagarre. La méchanceté rendrait à la fois beau et difforme. Les courbes et contre-courbes des deux corps forment comme une sorte de spirale, un S dans lequel se déploie le combat.

La méchanceté du loup : peur primale

« La vie n’est pas un conte de fées qui finit bien. Le monde est un endroit cruel, triste, où tant de choses à tout instant se trouvent gâchées par la méchanceté des hommes » La maison au bord du lac, James Patterson

Le loup, dans l’imaginaire des contes, est bien un animal à craindre. De nombreuses gravures au Moyen-âge le montrent dévorant l’homme. Sa taille est exagérée pour faire de lui un monstre puissant.

Mais croire que cette fascination morbide pour le loup ne concerne que la nuit des temps est une preuve de naïveté. Les artistes encore aujourd’hui mettent en scène cet imaginaire du loup dans des propositions spectaculaires. La méchanceté fascine et les artistes cherchent à en trouver le sens.

Adel Abdessemed dans Qui a peur du grand méchant loup, propose au regard un mur recouvert de cadavres de loups, de daims, La taille de cette oeuvre, d’après l’artiste, reprend les mesures de Guernica  et les teintes brunes l’absence de couleur dans la peinture du maître. Ce vaste cimetière d’animaux empaillés et calcinés rappellent les tragiques charniers. On remarquera la surface de cette installation qui peut nous faire penser à de la terre avec de loin, des amas informes qui prennent petit à petit corps lorsqu’on se rapproche d’elle.

Cette vision effrayante nous fait renouer avec nos peurs d’enfant du grand méchant loup pouvant sortir de l’obscurité lorsque nous cherchions le soir, le sommeil.

Une meute de 99 loups s’écrasant sur une vitre est réalisée par Cai Guo Qiang. Il s’agit de faux loups reprenant la fameuse parabole des aveugles. C’est une mise en garde contre l’aveuglement de masse.

Toujours du même artiste, un tigre criblé de flèches. L’art est cruel avec les animaux tout autant que l’être humain.

Lionel Sabartté avec humour noir réalise des loups avec des « moutons » de poussière. Ceux-ci sont particulièrement effrayants.

Keith Haring peint un loup qui a avalé une grande quantité de personnages :

Peu d’animaux sont méchants au sens où nous l’entendons. Dès lors la méchanceté humaine serait-elle spécifique donc génétique ou environnementale ?

L’art est-il méchant ?

L’art ne fait que mettre en scène parfois les pulsions humaines qui se caractérisent parfois par de mauvais comportements et sentiments. Les pulsions de mort et de vie animent l’homme depuis tous les temps. L’art, parfois avec force et détermination, nous renvoie à ces désirs inassouvis, caractéristiques d’une frustration. La méchanceté de l’art a une vertu cathartique : elle provoque en nous de l’effroi face à ce sentiment qui ronge, détruit et parfois qui s’avère dangereux. Ce ne sont pas les artistes qui sont méchants ni leurs oeuvres d’art. Comme disait Picasso au sujet de Guernica : c’est l’homme qui est responsable de ces dégâts.

Portrait du méchant :

Le méchant complote et ruse dans sa tour virtuelle mais cossue, taillée dans ses idées justificatrices et putrides du mal qu’il déploie sur ses malheureuses victimes. Il méprise ses proies, les humilie, les moleste, avant de les faire lentement souffrir. C’est un fou furieux, un rebut du mal exécutant sans vergogne ses propres convictions. Le méchant ne recule devant rien, la haine est sa loi, la fourberie son rire, son seul moteur, pour assouvir ses noires et ténébreuses pulsions. Il invente bien des stratagèmes les plus fous pour parvenir à ses fins. L’intelligence du méchant est sans faille. Une intelligence pervertie par une construction intérieure corrompue par le mal. Sa logique diabolique est une mécanique de l’implacable. 

Paul Abraham est un peintre qui s’inspire de la bande-dessinée pour produire ses peintures parfois en trois dimensions.

Big Bad Wolf – 2010 – Sculptures – Acrylic paint on wood panels
250 X 360 cm Depth: 670 cm

On voit bien la structure du petit cochon en volume :

La méchante panthère guettant sa proie derrière les feuillages:

Panther – 2012 – Acrylic paint on wood and PVC
61 X 46 cm Depth: 43 cm
Le méchant dans le Duel apparaît à l’arrière plan.

 

Relation au programme :

Cycle 2 :

L’expression des émotions. Les oeuvres de Paul Abraham seront les bienvenues. Le dispositif de ses peintures en trois dimensions peuvent faire l’objet d’une séance.

Cycle 3 :

Les dispositifs de présentation. (mettre en scène une émotion)

La narration visuelle (des images de plus en plus méchantes)

Cycle 4 :

La relation du corps à la production artistique : un environnement hostile par exemple

D’autres pensées du bistrot ici :

https://perezartsplastiques.com/les-pensees-du-bistrot/

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