Noli me tangere dans l’art


Noli me tangere (« Ne me touche pas » ou « Ne me retiens pas » ) est une locution latine qui est traduction des paroles prononcées par Jésus ressuscité le dimanche de Pâques à l’adresse de Marie-Madeleine (Marie de Magdala). En effet, Madeleine l’a reconnu et manifesté le désir de le toucher après l’avoir considéré comme disparu. De cette injonction est née l’idée qu’une oeuvre d’art devait être intouchable. Pendant de nombreux siècles ce fut le cas. Mais avec l’art contemporain et notamment le Prière de me toucher de Marcel Duchamp en 1947, le rapport à l’oeuvre d’art est repensé de manière à entrer en interaction avec le visiteur. Le tabou ancestral sur l’oeuvre d’art est tombé.

Mais revenons à l’histoire de cet épisode du Nouveau Testament. « Selon certains auteurs tel Maurice Zundel, en demandant à Marie Madeleine de ne pas le toucher, Jésus indique qu’une fois la résurrection accomplie, le lien entre l’homme et sa personne ne doit plus être physique, mais doit être un lien de cœur à cœur. « Il faut qu’Il établisse cet écart, il faut qu’elle comprenne que la seule voie possible, c’est la foi, que les mains ne peuvent atteindre la personne et que c’est du dedans, du dedans seulement, que l’on peut s’approcher de Lui. » (1)

Ainsi on comprend bien le transfert de cette histoire dans le domaine artistique avec la relation que celui-ci doit établir avec le spectateur: une relation basée sur l’émotion et le coeur.

  1. Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, tout en pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l’intérieur du tombeau
  2. et elle voit deux anges, en vêtements blancs, assis là où avait reposé le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds.
  3. Ceux-ci lui disent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Elle leur dit : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. »
  4. Ayant dit cela, elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.
  5. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je l’enlèverai. »
  6.  Jésus lui dit : « Marie ! » Se retournant, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni ! » – ce qui veut dire : « Maître ».
  7. Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : “Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.” »

 

  1. Duccio di Buoninsegna Création : entre 1308 et 1311. 

La scène est divisée en deux parties presque symétriques : ce qui est intéressant dans cette version c’est le traitement des drapés des deux figures. Les plis des étoffes ne sont pas les mêmes sur Jésus et sur Marie. Les plis de Madeleine sont traités de manière plus moderne avec des modelés tandis que les plis de la tenue de Jésus respectent la tradition byzantine avec les cernes dorés.

La version de Giotto dans la Chapelle des Scrovegni à Padoue en 1306 est plus avantgardiste. En effet, ce qui est saisissant dans cette fresque ce sont les raccourcis sur les visages des deux soldats endormis : les figures sont en perspective ce qui est très osé pour l’époque.

Fra Angelico, en 1441 dans le couvent San Marco de Florence réalise sa version toute en lumière et éclatante. Ce qui est intéressant c’est la posture des deux personnages se rencontrant. Le Christ tourne légèrement la tête vers Madeleine tandis qu’il marche dans une autre direction. Ce contrapposto discret donne de la dynamique à la scène. Le jardin est clos : c’est une référence à l’Hortus conclusus : L’hortus conclusus (« jardin enclos » en latin) est un thème iconographique de l’art religieux européen qui joue un rôle prééminent dans la poésie mystique et la représentation artistique de la Vierge Marie ici transposé à Marie-Madeleine.

Jean Bellegambe dans Le triptyque de la Passion du Christ représente en grisaille la scène. Les volets séparent à jamais la Madeleine et le Christ. Les modelés des corps sont saisissants.

Sandro Botticelli, en 1491-93, Philadelphia Museum of Art, est un panneau de petite dimension. Il n’y a pas d’horizon au centre de l’action. Les couleurs rouges et ses nuances confèrent à la scène un côté inattendu de l’ordre de l’interdit. Les mains des protagonistes se touchent presque. Un contraste de couleurs complémentaires font rayonner l’espace. Il y a une veduta dans la partie droite du panneau qui s’ouvre vers l’horizon avec un dégradé de couleur. La houe que porte le Christ sur l’épaule contraste avec la douceur de Madeleine : dirigée dans sa direction. Le tabou est violent et cette quantité de rouge évoque bien évidemment le sang.

«Le Christ et la Madeleine, Noli me tangere»
École italienne
Huile sur marbre, XVIe siècle

Musée de Dole

Cette représentation est spectaculaire : la pierre immisce ses veines dans la scène. « Ce tableau de l’École italienne, ci-dessus, fait exception : il inclut dans la scène deux saintes femmes porteuses de vases contenant des onguents pour embaumer le corps du Supplicié. » On pourrait songer au concept de figuralité de Jean-François Lyotard dans cette pièce. La figuralité s’inscrit dans la figuration en jouant avec les personnages. Ce sont des auréoles naturelles et étranges qui ont la particularité d’évoquer le rayonnement de ces personnages sacrés.

Le Titien en 1514 est une nouvelle proposition : un arbre sépare les deux protagonistes : la nature sépare le divin de l’humain.

Franciabigio, Noli Me Tangere
Italien, 1520-25
Florence, Musée du Cenacolo de San Salvi
Une fois de plus, Jésus porte une houe sur son épaule.

Le Corrège (1525), musée du Prado : la scène est plus classique. Les bras des deux personnages indiquent deux directions : la nature terrestre de Madeleine avec sa main tournée vers le sol et le bras gauche du Christ tourné vers le ciel pour indiquer son origine et destination divines.

Bronzino en 1531 reprend la composition d’un carton de Michel-Ange perdu.

Hans Holbein le Jeune (1532-1533), château de Hampton Court représente une scène dynamique avec des postures très suggestives de Madeleine et du Christ. Contrairement à Fra Angelico, la scène se situe dans l’obscurité. Le Christ n’a pas encore fini son ascension. Les tons sombres donnent un caractère tragique à l’épisode : le tabou/tableau est obscur et le ciel bien chargé. Là encore, une échappée vers l’horizon se fait par le biais de la perspective colorée avec des tons bleutés pour figurer le lointain.

Hans Baldung, Hessisches Landesmuseum, Darmstadt en 1539 quant à lui peint de manière à la fois ancienne et très contemporaine. Deux épisodes se superposent dans le tableau : on voit Madeleine à l’arrière-plan et au premier plan. Cette technique consistant à fusionner des moments distincts du récit dans une même image date du Moyen-âge tandis que la représentation minutieuse des corps et la perspective colorée sont contemporaine de l’artiste.

Sustris (Musée de Lille) entre 1548 et 1560 représente une scène de manière très graphique avec un gigantesque jardin mis en perspective. On croirait voir une illustration d’un roman courtois.

Poussin en 1657 représente le thème de manière très sculpturale. Les tons sont plus veloutés et le Christ semble être de modeste condition: il tient une pelle cette fois-ci et non une hache. Poussin insiste bien sur l’origine humaine et terrestre du Christ bien campé dans le paysage et manifestant un lien profond avec la terre.

Veronese adopte une autre gestuelle pour illustrer l’évènement. Les couleurs des drapés sont éclatantes. La couleur rosée crée un trait d’union entre le Christ et Marie Madeleine. On retrouve la présence de trois femmes pour l’embaumement et d’un ange.

Peter Paul Rubens. 1577-1640 et Jean Brueghel le Jeune 1601-1678. Anvers. Noli me tangere. Le Christ apparaît à Marie Madeleine après la Résurrection. 1626. Bremen Kunsthalle. Le bleu et le rouge se partagent la composition du tableau: le sang et le ciel sont mêlés. Les mouvements deviennent plus dynamiques. Les fleurs ont une dimension symbolique.

En 1640, un peintre espagnol Alonzo Cano représente l’épisode avec un nouveau regard : le Christ pose une main sur le sommet de la tête de Madeleine. Lui seul a le droit de toucher l’humain. C’est par ce geste que la foi se transmet du divin à l’humain.

Après Francesco Solimena (Italien, 1657-1747) : l’originalité est dans la position de dos de Madeleine.

Maurice Denis 1895-1896 reprend le thème de manière très graphique. Les personnages sont éloignés et la couleur les réunit. Un phylactère reprend les paroles du Christ : technique du Moyen-âge et du début de la Renaissance.

Mickaël Soyez

Ne me retiens pas.
Noli me tangere use de la vue et du geste photographique comme d’un toucher différé, tente de s’emparer de l’irréversible mouvement des corps en partance et de l’urgence des rencontres, du difficile abandon de soi au regard, à la caresse du monde. Noli me tangere est une série en cours de construction.

Et dans l’art contemporain, ce tabou entre l’oeuvre et l’artiste continue son chemin. Marina Abramovic, dans une performance durant plusieurs heures s’installe sur une chaise et face à un spectateur qui doit respecter le silence. La communion et la foi artistique doit circuler entre eux deux mais sans contact. Mais lors de cette représentation, un ancien compagnon qu’elle n’avait pas revu depuis longtemps refait apparition. Mais dans la performance, le Christ est une femme !

Orlan quant à elle invite les visiteurs à embrasser l’artiste.

Une mise en scène spectaculaire par Stelarc, Ear on Arm Suspension. © Polixeni Papapetrou, 2012.

Mais jusqu’où peut-on aller ? Wagner Schwartz, danseur  brésilien, a réalisé une performance où il était nu et où tout le monde pouvait venir le toucher, le tripoter, le malaxer. Un scandale a éclaté quand une fillette de quatre ans est venu le toucher. « La mère et sa fillette de 4 ans lui ont touché les pieds et les jambes. Le danseur était toujours tout nu à terre, le sexe à l’air. De nombreux internautes outrés ont fait des photos de la performance et ont parlé de « pédophilie » et de « pornographie ». »(2)

Une exposition de mai 2017 au Musée d’art Moderne de Paris, Bijou et tabou, montre une série de bijoux en forme de serpents, de champignons vénéneux …

Merci à Marie Lavin qui m’a fait parvenir les représentations de Bellegambe et du Musée de Dole qui sont particulièrement originales pour l’époque.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Noli_me_tangere

(2)http://www.fawkes-news.com/2017/10/polemique-un-danseur-nu-se-fait-toucher.html

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