Achéiropoïète

Une image acheiropoïète (grec : αχειροποίητα ; latin : non hominis manu picta ; littéralement : non fait de main d’homme) est une image dont l’origine est inexpliquée, et serait, selon les croyants miraculeuse. Il s’agit par exemple du Suaire de Turin ou du voile de Manoppello ci-dessous. Ce mythe remonte à l’Antiquité : Le concept d’image achéiropoïète existe dans la littérature antique : Cicéron, à propos d’une représentation de Cérès, parle d’une image non faite de main d’homme et « tombée du ciel ».

C’est durant la période byzantine que le concept d’image achéiropoïète prend de l’importance. La croyance expliquait d’étranges phénomènes où des anges venus du ciel aidaient les peintres peinant à représenter des visages ou des scènes saintes. Le Mandylion en est un exemple : « Le Mandylion ou Image d’Édesse est, selon une tradition chrétienne, une relique consistant en une pièce de tissu rectangulaire sur laquelle l’image du visage du Christ (ou Sainte Face) a été miraculeusement imprimée de son vivant.  » wikipedia

Cette conception de l’image presque imprimée a eu de grandes répercussions dès la Renaissance dans le monde de la peinture et de la sculpture. La surface de ces images devait être lisse, parfaite et de surcroît la plus mimétique possible. Aucune trace de pinceau ou de burin ne devait venir troubler la vision se manifestant dans la peinture et la sculpture : véritables épiphanies. Ces images étaient considérées comme miraculeuses. Léon Battista Alberti écrit dans son De pictura écrit : « je trace sur la surface à peindre un quadrilatère qui sera pour moi comme une fenêtre ouverte sur le monde. » Le message est clair : le support, la facture, les touches et taches de peinture doivent faire oublier leur nature afin de rendre visible cette percée dans le mur.

Les peintres après l’époque byzantine ont retenu la leçon : quand on regarde de près les oeuvres de la Renaissance on ne voit pas les coups de pinceaux. Par exemple cette oeuvre de Van Eyck, en 1433 L’homme au turban rouge  est d’une perfection presque irréelle.

Détail : aucune trace ne vient maculer le panneau.

Une image pieuse doit fonctionner comme une apparition miraculeuse. Rien ne doit perturber le regard de celle-ci. L’attention doit être focalisée sur le sujet et non la facture qui doit disparaître du visible. Négation de l’humain, la touche doit se fondre dans le visible. L’image achéiropoïète est une émanation divine. Les hommes illustres ou de pouvoir ont également bénéficié de cette conception de l’image non faite de main d’homme. Quand on regarde le portrait de Louis XIV par Rigaud, celui-ci fonctionne comme une image pieuse invitant à la foi et au dévouement.

Le style des peintres se mesure à leur dessin, leur capacité à trouver de nouvelles formes pour ceux qui suivent cette conception de l’image.

Jacques-Louis David marqué par cette tradition émanant de la conception chrétienne de la représentation fait une exception dans son Marat assassiné. 

Baudelaire écrivait au sujet du tableau ce passage célèbre :  »

 » Le divin Marat, un bras pendant hors de la baignoire et retenant mollement sa dernière plume, la poitrine percée de la blessure sacrilège, vient de rendre le dernier soupir. Sur le pupitre vert placé devant lui sa main tient encore le lettre perfide : « Citoyen, il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance ; » L’eau de la baignoire est rougit de sang, le papier est sanglant ; à terre gît un grand couteau de cuisine trempé de sang ; sur un misérable support de planches qui composait le mobilier de travail de l’infatigable journaliste, on lit : « A Marat, David. » Tous ces détails sont historiques et réels, comme un roman de Balzac ; le drame est là, vivant dans toute sa lamentable horreur, et par un tour de force étrange qui fait de cette peinture le chef-d’œuvre de David et une des grandes curiosités de l’art moderne, elle n’a rien d’un trivial ni d’ignoble. Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce poème inaccoutumé, c’est qu’il est peint avec une rapidité extrême, et quand on songe à la beauté du dessin, il y a là de quoi confondre l’esprit. Ceci est le pain des forts et le triomphe du spiritualisme ; cruel comme la nature, ce tableau a tout le parfum de l’idéal. Quelle était donc cette laideur que la sainte Mort a si vite effacée du bout de son aile ? Marat peut désormais défier Apollon, la mort vient de le baiser de ses lèvres amoureuses, et il repose dans le calme de sa métamorphose. Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois ; dans l’air froid de cette chambre, sur ces murs froids, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige. Nous permettrez-vous, politiques de tous les partis, et vous-mêmes, farouches libéraux de 1845, de nous attendrir devant le chef-d’œuvre de David ? Cette peinture était un don à la patrie éplorée, et nos larmes ne sont pas dangereuses. »

Baudelaire, Le musée classique du Bazar de Bonne-Nouvelle .

Le fond de l’oeuvre de David est scintillant, il y a comme une vibration de la lumière. Lorsqu’on se rapproche de l’oeuvre on voit des petites touches de couleurs tissées, juxtaposée, entrecroisées. C’est cette facture, nouvelle pour David, que Baudelaire remarque dans son texte. « Une âme voltige » traduit bien cette émotion que l’on ressent face au tableau comme si Marat n’en finissait pas d’offrir au regardeur son dernier soupir. La touche ici vient renforcer le côté miraculeux de l’image peinte par le grand maître de l’époque.

Impression sur le soleil levant, Monet 1972

Le pinceau gesticule sur la toile, des traces vives lacèrent l’espace du visible. C’est l’entrée de la figuralité dans la figuration. La peinture remonte à la surface et vient troubler la surface lisse du miroir pictural achéiropoïète qui devient trouble, les touches s’affolent, glissent, dansent sur le support. Cette chorégraphie du pinceau est insupportable pour les gens de l’époque.

« Le 15 avril 1874, une exposition réunit, dans l’ancien local du photographe Nadar, 35, boulevard des Capucines à Paris, une trentaine de peintres refusés par le salon officiel académique. Parmi eux figure Monet avec son tableau Impression sur soleil levant qui a reçu une mauvaise presse. « Louis Leroy, un critique de 62 ans, n’y va pas de main morte. Le tableau ne lui plaît pas, et il cherche un bon mot : « Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là ! »« Impression, soleil levant » ne trouve pas grâce non plus auprès de son confrère Montifaud : « L’impression de lever de soleil est traitée par la main enfantine d’un écolier qui étale pour la première fois des couleurs sur une surface quelconque. » »(1) On voit bien que la critique porte sur la facture nouvelle et non pas académique pour l’époque et que se joue ici le sort de ces fameuses images achéiropoïètes. Les critiques ne supportent pas les traces de ces pinceaux maculant la toile : pour eux, réactionnaires et conservateurs, l’artiste doit faire oublier sa patte et la peinture.

Pour être dotée de génie, l’image produite par les artistes doit obéir à de nombreux critères comme nous l’avons vu. « L’art est chose mentale » écrivait Léonard de Vinci.  » La peinture est d’abord dans l’esprit de celui qui la conçoit et ne peut venir à sa perfection sans l’opération manuelle « . Les images achéiropoïetes impliquent donc une réception bien particulière : elles doivent être considérées comme « vraies » par le spectateur. Une Véronique par exemple selon son étymologie veut dire « icône vraie ».

Sainte Véronique au Suaire, Maître de la Véronique vers 1420

Par Hans Memling du même siècle

Des artistes contemporains ont cherché à détourné la facture ou empreinte humaine dans leur productions en utilisant les animaux par exemple des escargots :

Lâcher d’escargots, 2009, installation de Michel Blazy au Plateau (FRAC Ile de France). Moquette marron, eau, bière.

D’autres ont inventé des machines à peindre :

Rébecca Horn La machine nuptiale prussienne (Die preussische brautmaschine) 1988 et Les amants 1991

Enfin, la photographie en ses débuts a connu ce statut de non faite de main d’homme.

(1) http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/et-monet-fit-grande-impression-16-08-2016-6043373.php

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