La vocation

La vocation est une idée très ancienne qui a façonné notre manière de penser la vie active. Autrefois ancrée dans la religion, cette notion a pris un visage moderne dans le monde du travail avec ses incidences et conséquences. On attend  du candidat à un poste qu’il soit pétri par une vocation indéfectible. Mais que veut dire et implique ce mot ?

“Toute vocation commence par l’admiration.” Michel Tournier.

« Au sens étymologique, la vocation est un appel. Il a longtemps désigné l’appel à s’engager dans une vie religieuse. Le concept s’enracine dans la Bible et est corrélatif au thème de l’écoute. Aujourd’hui ce mot est utilisé dans un sens plus large pour désigner l’appel que peuvent ressentir des personnes à une mission particulière : humanitaire, professionnelle, spirituelle, scientifique, etc. » (1)

« Figure historique émergeant à la fin du 18ème siècle, la vocation occidentale est passée progressivement de l’ordre transcendant où l’élu recevait l’appel intérieur de Dieu qu’il devait servir sa vie durant, à l’ordre laïque où elle a gagné la sphère des métiers de savant, d’artiste, d’intellectuel ou plus récemment d’enseignant. » Schlanger, 1997 « Dans ce déplacement de l’ordre de la foi au monde d’ici bas, elle s’impose comme une valeur de l’éducation libérale et prend le sens d’une inclination marquée pour une activité qui requiert sacrifice et désintéressement, passion et personnalisation. »

On dirait même que le mot aujourd’hui s’étend à presque toutes les catégories professionnelles. On attend des élèves de collège, dans le cadre de leur orientation, qu’ils se découvrent une vocation pour un métier donné.

« Cet usage du terme de vocation hors du champ religieux n’est d’ailleurs pas une innovation : Thomas Hervouët nous apprend dans ce volume qu’il remonte au xvie siècle. Tout au long du xxe siècle, les dictionnaires ont signalé cette utilisation, procurant d’assez éloquents exemples. Le Petit Larousse illustré définit ainsi en 1923 la vocation : « Acte par lequel la Providence prédestine toute créature raisonnable à un rôle déterminé. Inclinaison que l’on se sent pour un état : beaucoup de grands artistes ont vu leur vocation contrariée. » En 2006, le Dictionnaire Hachetteévoque, lui, le métier : « Vive inclinaison, penchant pour un état, une profession. Il est devenu médecin par vocation. » »(3)

« La vocation est comprise comme un appel divin : Dieu suscite lui-même les vocations à travers les prières des fidèles. À ce titre, la vocation se rapproche d’une expérience spirituelle, et peut se rattacher à un éveil spirituel. En particulier, l’adoration perpétuelle est conçue comme un moyen de susciter les vocations. »(1)

On attend des enseignants a fortiori d’arts plastiques qu’ils aient une double vocation : à la fois pour le métier d’enseignants mais également pour les arts plastiques. Et cela dès le plus jeune âge.

On peut se demander si la vocation est de l’ordre de l’inné ou de l’acquis. En effet, quels-sont les moteurs de la vocation, comment s’échafaude-t-elle dans le sujet ? Est-ce une transcendance ou bien une construction personnelle et mentale que se construit la personne au cours de son existence ?

Quand on regarde le Saint François de Zurbaran réalisé en 1659 on est saisi par l’expression du personnage. Son visage est déformé par la foi et par la vocation. C’est comme s’il était en communication avec le souffle divin. La sobriété du décor et les couleurs terreuses focalisent l’attention sur l’expression du personnage.

La Vocation de saint Matthieu est un tableau de Caravage peint entre 1599 et 1600 pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français de Rome, où il est conservé depuis. On y voit le Christ tendant la main vers Saint Matthieu dont on ne sait pas s’il s’agit du personnage barbu ou du jeune homme de gauche penché sur la table. On remarque que la main de Jésus reprend trait pour trait celle de la Création de Michel-Ange. Comme le souligne l’auteur de l »article de Wikipédia, la Vocation serait la suite de la Création.(2)

Dans cette peinture de William Bouguereau de la fin du XIXème siècle, on voit une jeune fille s’adonnant soit au dessin soit à l’écriture.

« La vocation, c’est d’abord un discours. C’est donc sur des discours, notamment ceux que tient sur lui-même un groupe professionnel, que nous pouvons interroger ce concept de vocation. »(3)

« Les métiers pour lesquels on peut parler de vocation sont généralement ceux où l’on porte aide et secours à autrui. Les métiers de la santé, de l’enseignement, du social, correspondent à cette démarche. Il y a aussi la rencontre avec un idéal. Tous les enseignants, ou presque, peuvent citer un instituteur ou un professeur exemplaire que, lorsqu’ils entrent dans la carrière, ils construisent comme modèle »(3)

On voit bien que la vocation dans certains cas est une construction mentale liée à des rencontres passées.

Le manque de vocation pour son métier serait une sorte d’aliénation mentale car la personne ne comprendrait pas ce qu’elle fait.

« La vocation professionnelle rejoint une volonté d’engagement dans la cité. »(3) la personne souhaite se sentir utile pour autrui. L’engagement est sans faille. La vocation implique un certain abandon de soi, une forte abnégation. Le métier occupe tout le temps et l’espace : elle met le sujet au service de son métier corps et âme.

La vocation est une construction mentale qui renseigne sur la conception du métier que se forgent les individus. Pourtant elle n’est pas un concept. « La vocation n’est ni un objet, ni un concept, ni un outil de la psychanalyse. »(3). C’est une notion qui révèle les représentations intimes que se font les individus d’un métier donné. Cette idée peut remonter à la plus petite enfance où les enfants par le jeu définissent les règles de certains métiers.

Est-elle forcément antérieure à l’exercice de ce métier ? Doit-elle prendre ses racines dans l’enfance auquel cas ce serait une forme de préjugé ? Ou alors peut-elle naître à posteriori lors de l’exercice de ce métier ?

« La vocation n’est que le résultat de la pratique » Jean Piat, La plume des Paons. En effet, comment mesurer la pertinence de la vocation si ce n’est par l’exercice du métier ?

On parle des personnes dont la vocation a été confirmée par l’exercice de leur métier. Mais combien d’individus sont déçus dans leur vie active, leurs aspirations ne coïncidant pas avec leur activité ? La vocation peut être en effet contrariée, bousculée, voire anéantie par la réalité concrète de l’exercice du métier en question. Il serait intéressant de compulser les raisons de cette déception qui, d’une certaine manière, renseigne également sur les conditions de travail et la réalité de la mission à effectuer.

« Bien souvent, la vocation est pensée par les individus sur un mode strictement individuel. Elle s’articule au vocabulaire de l’élection, de l’appel ou de la prédestination. Or la sociologie, lorsqu’elle s’intéresse à la vocation, s’efforce d’en saisir les ressorts, de mettre en évidence les processus qui la font naître, la structurent et engagent l’individu. Comment passe-t-on d’une évidence non explicitable, non questionnée et non questionnable à un fait social objectivable ? « (4) Céline Guilleux.

Aussi on peut s’interroger sur la nature finalement ostentatoire de la vocation. N’est-elle pas également source de culpabilité pour ceux qui en sont dépourvus ? En effet, tout le monde n’est pas pétri par cet état et ce n’est pas une condition nécessaire pour bien faire son travail. On peut se demander si la vocation n’est pas le corollaire de la douleur et de la souffrance éprouvées au travail. La vocation a pour effet de transformer la pénibilité en bonheur d’exercer. Mais la souffrance a-t-elle disparu pour autant ? La vocation ne serait-elle pas le remède contre les obstacles liés à un travail particulier, une construction mentale pour permettre de travailler en oubliant les contraintes en ne regardant que les aspects positifs de ce métier ? Une forme d’idéalisation précoce ?

(1) Wikipedia article « vocation »

‘2) https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Vocation_de_saint_Matthieu

(3) https://journals.openedition.org/abpo/499

(4) https://calenda.org/343311

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