Voir en arts plastiques

« Ce que les yeux ne voient pas ne blesse jamais le cœur. »  Proverbe créole. Le petit dictionnaire des proverbes créoles, 1885

La vue est un sens qui s’exerce malgré nous. Nous regardons la plupart du temps sans nous interroger sur ce que nous voyons. Pour nous sortir de cet état naturel, il est nécessaire que ce qui est regardé ait une dimension inattendue. Il suffit de se pencher sur les réseaux sociaux pour comprendre comment marchent les images : l’extraordinaire retient notre attention. Mais ce n’est pas parce que nous avons été surpris par quelque chose que nous comprenons mieux les enjeux du regard et de la vision.

Qu’est-ce que voir en arts plastiques ? « Tout vrai regard est un désir » Alfred de Musset. En effet, il faut être mû par le désir de voir en arts plastiques et l’enseignant est là pour stimuler le regard des élèves. Voir s’apprend comme écouter en musique. Il n’est pas inné de bien distinguer les couleurs et les compositions entre autres. Il faut avoir envie de regarder, d’observer, de scruter. Il faut avoir envie également de revoir de reconsidérer à nouveau. Marcel Duchamp écrivait : « C’est le regardeur qui fait le tableau ». En effet, une oeuvre d’art sans les regards qui la portent ne sont rien. Le regardeur refait le tableau aurions nous envie de dire.

Comment aiguise-t-on le regard des élèves en arts plastiques ?

C’est par le biais des mises en commun (oral autour des travaux ou des références artistiques) et par le biais des questions posées par l’enseignant que les élèves apprendront à regarder, observer une oeuvre d’art ou leurs propres productions. Ces questions doivent leur permettre de mettre des mots sur ce qu’ils voient et comment ils voient. Un vrai regard est indissociable de la parole. Le verbe éclaire les images et permet de mieux voir.

Il n’est pas rare de surprendre les élèves n’ayant pas remarqué quelque chose. Une fois observée avec ce nouveau paramètre, l’oeuvre d’art change. L’élève ne pourra plus la voir (sans voir) comme avant.

Le regard tient une place importante dans les arts plastiques. Il est souvent mis en scène par les peintres comme c’est le cas de Van Eyck dans La Chambre des Epoux Arnolfini, de 1474.

La femme a le regard baissé en signe de soumission à son mari. Celui-ci a un regard enfermé dans ses pensées. Le miroir est la métaphore du regard avec les reflets de deux témoins de cette union: le peintre est lui-même représenté avec des taches rouges.

Tout est fait pour éduquer le regard dans cette scène : les reflets du chandelier, reflets du miroir, c’est un hymne au regard que cette peinture là.

« Dans les portraits des Clouet, les narines ne sont guère expressives, la bouche encore moins, les gestes rares. C’est par contraste que l’œil et plus encore le regard vont jouer un rôle expressif majeur. Ils vont jouer un rôle plastique d’autant plus fort que le reflet évoqué précédemment se retrouve souvent dans le vêtement, où la dorure joue un rôle majeur. Le regard participe à une esthétique de l’éclat, où l’écart n’est jamais grand entre l’œil et la pierre précieuse. » Etienne Jollet (1)

Le fameux portrait de François Ier, aujourd’hui conservé au musée du Louvre, a pour auteur Jean Clouet (1480-1540)

Le regard du Roi est sans état d’âme : il est omniscient. Il voit tout. C’est bien pour traduire la relation de domination/sujétion que Clouet peint ce regard « apathique » et froid.

Voir c’est donc donner à regarder mais aussi à penser aux élèves. Le regard se façonne avec la pensée en acte.

Comment le regard est-il mis en scène dans ce tableau ?

Quel regard pose le peintre sur le Roi ?

Comment ce dernier véhicule-t-il son image au monde ? Comment veut-il qu’on le voit ?

Pour la peinture abstraite, pour bien voir, il est nécessaire de se poser la question des procédés mis en oeuvre par les artistes. Comment peignent-ils ? Que veulent-ils que l’on voit dans leur tableau ? Quelle relation établit la toile avec le regard du spectateur ?

Mais comment éduquer le regard avec l’art contemporain ?

Les oeuvres d’art contemporaines sont particulières. Elles glissent et résistent. Marcel Duchamp dans Fontaine de 1917 propose un urinoir, un objet tout fait bousculant ainsi le rapport du regard avec le spectateur. Choisi pour ses qualités anesthétiques, cet objet n’est pas fait pour être contemplé.

La notion de facture n’est plus au centre de l’art contemporain. C’est l’attitude de l’artiste qui doit être considérée. Le récit de l’oeuvre passe avant sa considération esthétique.

« Les voies de l’expérimentation s’élargissent encore aujourd’hui grâce à l’appropriation des nouveaux media par les plasticiens, qui sollicitent les sens des spectateurs » (2)

Chaque époque a donc son rapport particulier avec le regard. C’est pour rompre avec la conception « romantique » du regard que les artistes contemporains ont renoncé à certaines formes expressives du regard dans leur manière de procéder, de le mettre en scène, de le questionner. Certaines oeuvres sont réalisées pour provoquer le regard du spectateur, pour l’étonner, pour le bousculer.

« Chacun peut aisément faire l’expérience vécue de cette étrangeté paradoxale de l’art qui devrait nous être le plus proche en visitant simplement les musées. Elle s’éprouve de la manière la plus nette lorsque le parcours du visiteur mène de manière continue, de salle en salle, depuis les époques anciennes jusqu’à l’art actuel. Au moment de passer dans la section consacrée l’art du XXe siècle, nous basculons véritablement dans un autre univers.  » (3) écrit Thierry Lenain.

En effet, nous ne pouvons pas considérer l’art contemporain comme une oeuvre des siècles passés. C’est bien cette rupture qu’il faut interroger avec nos élèves. Il est parfois nécessaire de connaître des éléments de la vie de l’artiste pour voir la portée de son oeuvre. C’est le cas de Beuys par exemple qui met en scène des éléments de sa vie et de son rapport à la vie.

I like America and America likes Me

« Joseph Beuys débute cette action alors qu’une exposition est annoncée à New York, en mai 1974, dans la galerie René Block. Une ambulance se présente au domicile de l’artiste à Düsseldorf, en Allemagne. Il est alors pris en charge sur une civière, emmitouflé dans une couverture de feutre. Il va alors accomplir un voyage en avion à destination des États-Unis, toujours isolé dans son étoffe. À son arrivée à l’aéroport Kennedy de New York, une autre ambulance l’attend. Surmontée d’un gyrophare et escortée par les autorités américaines, elle le transporte jusqu’au lieu d’exposition. De cette façon, Beuys ne foulera jamais le sol américain à part celui de la galerie : il avait en effet refusé de poser le pied aux Etats-Unis tant que durerait la guerre du Viet-Nam. Il coexiste ensuite pendant trois jours avec un coyote sauvage, récemment capturé dans le désert du Texas, qui attend derrière un grillage. Avec lui, Beuys joue de sa canne, de son triangle et de sa lampe torche. Il porte son habituel chapeau de feutre et se recouvre d’étoffes, elles aussi en feutre, que le coyote s’amuse à déchirer. Chaque jour, des exemplaires du Wall Street Journal, sur lesquels le coyote urine, sont livrés dans la cage. Filmés et observés par les visiteurs derrière un grillage, l’homme et l’animal partageront ensemble le feutre, la paille et le territoire de la galerie avant que l’artiste ne reparte comme il était venu.

Pour certains, Beuys, à travers cette action, souligne le fossé existant entre la nature et les villes modernes ; par le biais de l’animal, il évoque aussi les Amérindiens décimés dont il commémore le massacre lors de la conquête du pays. Le coyote cristallise ainsi les haines, et est considéré comme un messager. » (4)

Bien des oeuvres contemporaines sont indissociables de leur contexte social ou politique. Pour bien « voir » ces oeuvres et accéder à leur sens, des éléments exogènes sont nécessaires à connaître: contexte politique, engagement de l’artiste, etc.

« Une oeuvre d’art n’est plus une image faite ou bien un objet clos, mais une infinité d’état(s) – de conscience ou de ce qu’on voudra. Un puits de sens fusant de l’agencement des matières qui l’évoquent. Ce qui permet d’observer que l’art est la continuation de la philosophie par d’autres moyens. » écrit Jean Marie Touratier. (5)

L’art contemporain réussit le mariage tonitruant de l’oeil et de l’esprit. Cette union n’est pas sans fracas : les remarques hostiles font partie de l’oeuvre. Elles la nourrissent. Le regard n’est plus le tyran de la réception des oeuvres d’art : il peut, comme c’est le cas dans Fontaine, être son ennemi. L’art n’est plus en quête d’un état (contemplation) mais de l’action voire de la réaction.

Mais nous ne devons pas nous limiter à ces deux extrêmes. Il y a tout un pan de l’art contemporain qui interroge le regard de manière nouvelle et inattendue. Le groupe Support-Surface par exemple met en scène l’acte de peindre ou de sculpter de manière nouvelle et spectaculaire.

Claude Viallat Toile en T

« Rompant avec l’héritage de l’École de Paris et lorgnant outre-Atlantique, les artistes de Supports/Surfaces partagent une volonté de dépasser les conventions et l’espace clos du tableau, ainsi que de situer leur travail dans un « degré zéro de la peinture » annoncé par leur nom. Ils démonteront ainsi les châssis, exposeront les toiles dans leur plus simple appareil – pliées, tressées, imprégnées, tamponnées ou entaillées – et dissémineront leurs œuvres à travers les espaces d’exposition mais aussi les villages, les champs et les plages. Un vent de liberté qui devait à jamais bouleverser le paysage artistique français. » Aurélie Laurière (6)

Le regard dans ce cas là est intimement lié à l’histoire de l’art : l’histoire de la peinture avec ses croyances et ses incontournables que ces artistes défont et refont à leur manière.

Le voir a une étroite relation avec le vu et le connu. Sans ce « vu » ni ce « connu », il n’est pas évident de comprendre la portée des gestes de ces artistes.

Ainsi on peut comprendre aisément que notre regard sur l’art (avec ses ouvertures et ses limites) non seulement nous renseigne sur notre capacité à voir l’étrange, le non conventionnel, l’original mais aussi sur la manière dont nous souhaitons être vu. L’image de soi est également ce qui est à l’oeuvre dans ces mises en commun faites avec les élèves. C’est non seulement une éducation à l’art mais aussi une éducation « à soi » qui s’opère dans ces moments d’échange et de partage. D’où l’importance de la tolérance à apprendre à nos élèves car l’éveil au regard parmi les autres est aussi un éveil de sa propre conscience. Peu importe les époques, le regard sur l’art est et a toujours été un ascenseur vers Soi. Ce « voir » à dispenser dans nos cours s’appuie sur des savoirs et des connaissances qui ont pour effet de consolider cette « re-connaissance » de Soi.


Image d’en-tête

CHROMY Anna, *1940 [CZ].
« Manteau de la conscience »
Ronde-bosse en bronze à patine brune (43 x 23 x 30 cm).

(1) https://books.openedition.org/pupo/958?lang=fr

(2) https://histoires-dart.grandpalais.fr/collection/30-comment-lart-contemporain-peut-il-renouveler-le-regard-du-spectateur

(3) https://www.cairn.info/esthetique-et-philosophie-de-l-art–9782804138042-page-263.htm#

(4) https://inferno-magazine.com/2011/12/05/joseph-beuys-i-like-america-and-america-likes-me-1974/

(5) https://www.culture.leclerc/livre-u/arts-culture–societe-u/art-u/autres-art-u/la-belle-deception-du-regard–reflexions-sur-l-art-contemporain-9782718605647-pr#divdetaille

(6) http://www.collectionsocietegenerale.com/fr/actualites/7592-supports_surfaces_en_cinq_questions.html

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