Fantaisie sur la laitière de Vermeer

C’est un tableau qui me hante depuis des années, un tableau de Johannes Vermeer, un peintre baroque néerlandais ayant vécu au XVIIème siècle. Il a peint La Laitière vers 1658, qui est une huile sur toile exposée depuis 1908 au Rijksmuseum d’Amsterdam. Souvent j’y repense, la qualité de la touche, la qualité de la lumière. Avant de le voir au Musée, je pensais que c’était une toile de grand format. Mais en fait cette peinture est toute petite (45,5 x 41 cm) et de la porte qui mène à la salle où elle est exposée, arrivant de loin, nous sentons une présence plastique monumentale émanant de ce petit morceau de peinture. Le regard est happé, la peinture hypnotique.

Je me posais la question du sens de cette peinture. Quel était le message du peintre ?

Il y a des couleurs vives et primaires avec le bleu, le jaune et le rouille de la jupe de la jeune femme. La lumière vient frapper le visage de la laitière de manière délicate et diffuse.

Sa poitrine et son ventre sont baignés dans cette lumière cristalline. Le lait coule lentement, silencieusement dans la jatte en terre. Le pain offre sa croûte croustillante aux pépites de lumière émaillant sa surface. L’ambiance est à la lenteur, à la précision du geste. Cette lenteur fait écho à celle du peintre réalisant sa toile. Vermeer a peint un nombre limité de peintures. Ce temps exposé dans la laitière est un temps de la contemplation, un temps religieux. On reste béat d’admiration devant ce tableau où l’éternité a la couleur du lait est suspendue entre deux touches de peinture. Tout est éclat ténu et retenu. L’oeil passe d’une texture à l’autre et est comme envoûté par la qualité de la couleur.

Vermeer aurait peint cette scène en regardant la lumière avec une camera obscura. En effet, pour avoir fait cette expérience dans ma jeunesse, on retrouve la qualité des couleurs et des contrastes typiques de la chambre noire.

C’est une métaphore de la vertu. On peut interpréter cette femme comme étant l’incarnation de Marthe offrant le repas cette fois-ci non pas au Christ mais au spectateur comme le mentionne wikipedia. Pour ma part, je verrais plus précisément la figure de Marie baignée de lumière annonçant la conception de Jésus, cette lumière qui nimbe la poitrine et le ventre de la jeune femme. Le lait versé dans une jatte pour faire du pain ou du beurre ou une crème expliquerait le mystère de l’incarnation. Le pain cuit sur la table symboliserait le corps du Christ.

L’Évangile selon saint Jean, chapitre 6, versets 51 à 58 :

« Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour le salut du monde. »

Le lait lorsqu’il est versé est une substance informe qui va coaguler dans la jatte prévue à cet effet. Tout comme la peinture qui est également une substance informe avant que le peintre la dispose sur la toile. N’y aurait-il pas une corrélation entre l’action de la jeune femme et celle du peintre ?

« Au Rijksmusem d’Amsterdam, le titre néerlandais  Het melkmeisje (La laitière) figure bien à côté du tableau avec sa traduction en anglais (The milkmaid). Mais ce titre n’est pas exact car une laitière est une personne qui livre à domicile le lait en provenance de la ferme. Au 17e siècle, le premier titre du tableau était Une servante versant du lait. » précise le site Rivage de Bohème (1). C’est bien l’action de la servante que l’artiste a mis en scène dans le tableau : une action lente, délicate exécutée par la jeune femme.

La surface de la peinture n’est pas tout à fait lisse : il y a des zones d’empâtement léger qui donnent du relief à l’image. Mais pour les distinguer il faut s’approcher de la toile.

La scène est représentée en contreplongée ce qui confère à la servante une stature monumentale. Au premier plan, les différents objets composent une nature morte.

Cette toile relate un morceau du quotidien de l’artiste qui a sûrement pris pour modèle une de ses servantes. C’est une scène de genre universelle peinte par l’artiste. Les contours sont fermes mais en même temps discrets, les formes sont unifiées par l’éclairage de la scène. Le blanc dans toutes ses nuances de la coulure du lait, de la pépite de lumière sur le pain au mur dépouillé et sobre fait l »unité du tableau.

La composition des couleurs est d’une grande simplicité et le spectateur la retient comme le leitmotiv d’une chanson qui revient sans cesse dans la tête. Cette scène est limpide et directe. Tout peut être vu en un seul coup d’oeil. Le regard embrasse la totalité de la toile sans être distrait par une quantité de détails mais s’attarde sur le fait pictural. Comment l’artiste a-t-il réussi ce tour de virtuose pour représenter la lumière ? Ainsi le regard est happé par la compréhension du fait pictural. On contemple les coups de pinceau, les touches et les taches diffuses mais pourtant bien présents. On voit la décantation lente du tableau donnant forme au décor, au personnage, aux objets divers disséminés dans la toile.

Cette toile est par excellence l’exemple type des oeuvres devant être regardées non pas d’après une copie, ici numérique, mais bien dans un musée. Elle est comme aimantée, on voit de loin une zone pure de couleurs et de lumière. On est attiré par ce rayonnement. Plus on s’approche, plus elle devient hypnotique. Puis, sans jamais nous lasser, on passe un temps fou à la contempler en se demandant comment le peintre a pu faire ce tableau. Le charme est instantané.

Quelles questions pourrions-nous poser à nos élèves ?

  • Que représente le tableau ?
  • Quelles-sont les couleurs et quel effet donnent-elles ?
  • Comment est représenté le temps dans le tableau ?
  • Que vous inspire la servante ?
  • Quelle ambiance est peinte dans la toile ?
  • D’où provient la lumière ? Comment est-elle ?
  • Cette femme a quel caractère selon vous ?
  • Est-ce une photographie ou une peinture ?
  • Cette peinture est-elle récente ou moderne selon vous ? Pourquoi ?
  • etc

(1) https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/oeuvres/la-laitiere-v-1660.html

4 commentaires

  1. Engelman

    Belle analyse ! on pourrait aussi parler de l’espace et de l’utilisation de la chambre obscure par Vermeer…ou encore mettre en relation le tableau avec quelques extrais du film  »la jeune fille à la perle ».

  2. chiarappa

    Camera oscura plus une grande sensibilité et un savoir faire. Une scène de la vie quotidienne, la simplicité d’une posture, d’un geste, d’un état du corps et de l’esprit élevés au rang de beauté. Eloge du quotidien, d’un être là aux prises avec les éléments autour et les goûtant pour ce qu’ils sont comme un cadeau. J’y vois une leçon de vie comme il en fût en cette période du XVII en Hollande, protestantisme oblige, sobriété de la vie simple ou comment montrer le quotidien des êtres parmi les choses sans ostentation.

    Merci Mme Pérez, c’est toujours avec curiosité et plaisir que je lis vos articles.

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