L’immersion dans l’art

L’immersion dans l’art est un concept relativement récent. Mais de nombreux artistes de tous temps ont crée des oeuvres dans lesquelles le spectateur peut évoluer, marcher, être enveloppé par celles-ci. Des grottes de Lascaux aux oeuvres contemporaines, certaines réalisations sont immersives et plongent le regardeur dans un environnement particulier. L’espace de la toile ne suffit plus, il commence par se déployer en changeant de format. Les châssis deviennent de plus en plus grands. La peinture s’approprie l’architecture de manière à aspirer le spectateur vers une contemplation plus envoûtante. Le lieu se fait oeuvre ou l’oeuvre se fait lieu comme c’est le cas des « pénétrables » de Jésus Rafaël Soto. Mais à chaque époque, le souci du rapport créé avec le spectateur est une préoccupation des artistes. Aujourd’hui avec l’art numérique et la réalité augmentée, le visiteur est littéralement aspiré par ce qu’il regarde. Il peut même interagir avec les oeuvres dans lesquelles il vit une véritable expérience artistique. Dans cet article, nous ne traiterons pas la question de l’art immersif mais de la question de l’immersion par les pratiques traditionnelles.

La préhistoire :

Les Grottes de Lascaux sont immersives. L »oeuvre s’empare des parois jusqu’au faîte de la grotte. Avec le cliché ci-dessous, on voit bien le rapport créé entre le spectateur et l’oeuvre. Celle-ci est gigantesque et plonge le visiteur dans un autre espace : l’espace de l’oeuvre.

Au Moyen-âge, les cathédrales gothiques offrent un spectacle total avec l’architecture mêlée à des vitraux.

La Sainte-Chapelle, dite aussi Sainte-Chapelle du Palais, est une chapelle palatine édifiée sur l’île de la Cité, à Paris, à la demande de saint Louis afin d’abriter la Sainte Couronne d’épines, un morceau de la Vraie Croix, ainsi que diverses autres reliques de la Passion qu’il avait acquises à partir de 1239. Elle est la première construite des Saintes chapelles, conçue comme une vaste châsse presque entièrement vitrée, et se distingue par l’élégance et la hardiesse de son architecture, qui se manifeste dans une élévation importante et la suppression quasi totale des murs au niveau des fenêtres de la chapelle haute.

Plus tard, Giotto dans la Chapelle des Srovegni, Padoue, 1305 date d’ouverture, peint les murs et le plafond. Le visiteur peut lire et voir l’histoire sainte représentée dans la chapelle.

La relation avec l’architecture est minimaliste : chaque épisode de l’Histoire est représenté dans un cadre bien délimité. Le bleu et l’or créent du lien entre celles-ci. Ces deux couleurs permettent de suivre le récit sans rupture. L’ensemble cependant offre une vision quasi statique du monde.

Michel-Ange, 1508-1512 dans La Chapelle Sixtine réalise une grande prouesse picturale.

La relation avec le construit est plus forte. Tout converge vers le plafond, véritable clé de voûte picturale : c’est cet emplacement qui a été dédié à Michel-Ange avec le Jugement Dernier.

La peinture et l’architecture s’entremêlent dans une composition savante où les corps permettent de passer d’un espace à l’autre. L’architecture met en scène les récits sacrés.

Paul Véronese assure la décoration de la Villa Barbaro, en 1554. Les peintures montrent des personnages en trompe-l’oeil. La réalité se mélange à la fiction.

Andréa Pozzo au XVIIème peint une fresque monumentale. Il réalise en 1685 la voûte magistrale (17 m) de l’église Saint-Ignace de Loyola à Rome, dédiée à saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Le spectateur est enveloppé par la peinture qui l’amène à lever les yeux pour contempler le plafond.

Ces oeuvres d’art sont immersives : leur but est de rapprocher le divin de l’humain. L’aspiration vers Dieu est mis en scène dans ces peintures.

Plus tard, le peintre impressionniste Monet, représente ses nymphéas pour une salle circulaire afin d’immerger le spectateur dans la composition. Durant les années 1920, l’État français a construit à l’Orangerie deux pièces ovales pour l’exposition permanente de ces huit peintures du bassin aux nénuphars par Monet. Ces huit compositions sont de même hauteur (2 m) mais de longueur variable (de 5,99 m à 17,00 m), réparties sur les murs. L’ensemble forme une surface d’environ 200 m2 qui en fait une des réalisations les plus monumentales du siècle. Monet a peint ces compositions pour qu’elles soient suspendues en cercle, comme si une journée ou les quatre saisons s’écoulaient devant les yeux du spectateur.

Mais jusque là, cette idée d’immersion n’était pas encore bien définie. C’est récemment que l’art immersif s’est vu adresser une définition :

L’immersion selon Louis-Claude Paquin (2006) :

    • Provoque un engagement de la part du spectateur non seulement cognitif, mais sensoriel.
    • Créer un effet de présence induit par une simulation spatio-temporelle proposée au plan visuel par la succession d’images fixes où la profondeur est recréée sur la surface bi-dimensionnelle d’un écran, et au plan auditif par la stéréophonie.
  • Créer un effet physiologique et psychologique, l’illusion de l’absence de médiation lors d’une expérience médiatisée due à un bloquage temporaire de la fonction de «monitoring» de la réalité, cette même fonction est altérée lors des perceptions sans stimuli que sont les hallucinations.
  • « Les arts immersifs peuvent être définis comme des dispositifs expérientiels où la place du spectateur dans l’environnement créé est central. Ces environnements modifient sa perception de l’espace, du temps et même la vision de son corps. » (1)

En 1936, Raoul Dufy réalise La Fée Electricité, une peinture murale gigantesque.

Installation permanente de Olafur Eliasson à Malmö / Bengt Oberger via WikimediaCC

Artiste sud-africain Marco Cianfanelli. Un mémorial a été créé pour commémorer le cinquantième anniversaire de la capture de la police de l’apartheid par Nelson Mandela, militant de la paix et homme politique, en 1962. Vu de profil, le noggin de Mandela couvre 50 colonnes en acier de 6,5 et 9 mètres de haut, ancrées dans le sol recouvert de béton. La forme symbolise les 27 ans de prison du dirigeant pour ses efforts en faveur de l’égalité des droits et de la représentation gouvernementale dans ce pays autrefois divisé sur le plan racial. Le rendu perceptif de Cianfanelli est situé à Howick, une ville située à 90 kilomètres au sud de la ville de Durban, dans la campagne du pays le plus au sud de l’Afrique. Les 50 colonnes représentent les 50 ans depuis la capture de Mandela, ainsi que la solidarité.

Si on change de point de vue, on perd l’image de Mandela. Il s’agit d’une anamorphose.

Yayoi Kusama propose des environnements issus de ses visions intérieures. « Un jour, après avoir vu, sur la table, la nappe au motif de fleurettes rouges, j’ai porté mon regard vers le plafond. Là, partout, sur la surface de la vitre comme sur celle de la poutre, s’étendaient les formes des fleurettes rouges. Toute la pièce, tout mon corps, tout l’univers en étaient pleins »

Yayoi Kusama, In infinity, 2015

Le Carrefour des 50 piliers Travail in situ permanent 2015/ novembre 2017 Esplanade de La Défense, Paris La Défense (Puteaux), France

par Daniel Buren.

Quant à Jésus Rafaël Soto, le spectateur peut évoluer à l’intérieur de ses oeuvres. Ce sont les Pénétrables. Le visiteur expérimente une visite sensorielle dans la couleur.

Jésus Rafael Soto, Pénétrable BBL jaune, 1999

Bruce Nauman, quant à lui, fait intervenir le son dans son installation Get out of this room, get out of my mind. en 1968.

« L’ombre de la vapeur » a été imaginée par les artistes Adrien M et Claire B. Cette création est une véritable performance artistique dans un espace de 900m² avec des nuages suspendus et des projections qui offrent une expérience interactive et immersive. (2) Cette oeuvre correspond bien à la définition de Louis-Claude Paquin.

Mais il n’y a pas que le son pour amplifier le sentiment d’immersion. Wolfgang Laib, dans ses Carrés de pollen de pissenlit, joue avec l’odeur des fleurs qui envahissent la pièce.

Ces oeuvres d’art partagent cette volonté de plonger le visiteur dans un autre cadre mobilisant les sens. L’immersion est physique et amène le regardeur à la plus intense des contemplations. La question de la fragilité humaine et son aspiration vers le divin est l’enjeu des oeuvres religieuses imposantes et de plus en plus élaborées. Pour les artistes contemporains, le défi est de plonger le spectateur dans la quintessence de leur art afin d’y vivre une expérience sensible.

(1) https://mappingmotion.com/quest-ce-que-lart-immersif/

(2) https://www.optoma.fr/case-studies/711-lombre-de-la-vapeur-immense-uvre-interactive-la-fondation-dentreprise-martell

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.