L’oblique dans l’art

L’horizontalité et la verticalité ont une longue histoire dans l’art: ce sont des symboles du pouvoir et de la stabilité. Mais qu’en est-il au sujet de l’oblique, du travers, du penché invitant au déséquilibre ? Existerait-il une esthétique de l’oblique dans l’art invitant au déviant, à l’accident, à la chute ? Dans Le Rerum de Natura, Lucrèce imagine la naissance du monde comme une pluie d’atomes tombant verticalement. L’un d’entre eux a dévié de sa course, percuté un autre et ainsi de suite jusqu’à la formation de la terre. La matière émanerait donc d’un accident né de l’oblique, du déviant de sa trajectoire verticale, d’une sorte de mouvement rebelle, incontrôlable. L’oblique interroge le regard, elle le questionne dans son rapport à l’équilibre et à la stabilité. Il y a des oeuvres obliques desquelles émanent à la fois la stabilité et la puissance. Il suffit de songer à la perspective euclidienne où l’oblique contribue à l’équilibre de la représentation spatiale. Mais également les pyramides égyptiennes où les plans obliques et symétriques évoquent le pouvoir en place et sa grande stabilité. L’oblique contiendrait donc en son sein un paradoxe paroxystique : entre stabilité et déséquilibre.

Les pyramides égyptiennes sont l’expression la plus stable de l’oblique dans toute sa puissance. Elles convergent en un point ultime dans une symétrie totale. L’oblique met en scène la hiérarchie sociale culminant en la personne du pharaon.

 

Dans les temples grecs, l’oblique des colonnes du temple rendent le bâtiment plus aérien, plus léger. En effet, les lignes sont légèrement obliques.

L’Héphaïstéion d’Athènes, temple d’Héphaïstos et d’Athéna Ergané, l’un des temples grecs doriques les mieux conservés.

Dans l’architecture gothique, les arcs boutants obliques permettent de construire des bâtiments s’élançant davantage en hauteur.

Au Moyen-âge, la verticalité et l’horizontalité structurent les enluminures. Mais dans les scènes de combat, les glaives des guerriers permettent de composer des images plus complexes.

Chroniques de Saint-DenisXIVème siècle (British Library, Londres)

Mais à la Renaissance, les obliques permettent de représenter la profondeur de l’espace. Avec la perspective euclidienne, les peintres peuvent montrer l’étendue de l’espace.

Piero della Francesca, Cité idéale, 1475-1480

Toutes les obliques convergent en un point : le point de fuite central. L’oblique est la matérialisation de la profondeur de l’horizontalité dans l’espace.

L’oblique par la suite permet de composer des tableaux de manière plus élaborée: souvent les lignes obliques structurent la composition de la peinture. Mais c’est aussi ce que recherchent les sculpteurs dans leurs oeuvres.

Van der Weyden. Descente de croix (1435), les corps obliques du Christ et de la Vierge suscitent le chagrin et la peine chez le spectateur.

Enguerrand Quarton, mi XVème, propose une Pieta où le corps du Christ incarne une oblique qui occupe presque la totalité de la largeur du panneau.

 

Matthias Grünewald dans son Ascension du Christ  (1512-1516) réalise une composition très originale où les obliques structurent la dynamique du panneau. Les jambes du Christ sont obliques et presque perpendiculaires au tissu blanc et les corps en perspective des soldats endormis mettent en scène de belles obliques dans l’espace.

L’oblique incarne à la fois la vie et la mort, le passage d’un état à un autre soit par la chute ou l’ascension. L’oblique est dynamique et indique un mouvement.

Antonio CANOVA (1757 – 1822)
Psyché ranimée par le baiser de l’Amour

La composition forme un grand « X » avec les ailes de l’Amour traduisant l’envol de la sculpture.

Les compositions pyramidales sont analysées dans un article précédent : elles structurent de nombreuses oeuvres dans un but d’élévation spirituelle.

la composition pyramidale dans l’art

L’architecture se libère de la verticale avec le métal : Tour Eiffel. Mais la verticalité est encore bien présente dans son ensemble vue de loin. Les obliques deviennent spectaculaires lorsqu’on est à ses pieds.

 

Wassily Kandinsky Traits obliques XXème siècle fait de l’oblique le sujet principal du tableau. Cet élément géométrique n’est plus au service de la narration ou de la représentation.

Malevitch, les obliques sont sublimées par les contrastes de couleur :

Wassily Kandinsky, ‘Circles in a Circle’ (1923), un mouvement est suggéré par les obliques et donnent la profondeur du tableau où les cercles sont frontaux.

Nicolas de Stael, 1948, Composition (séries parallèles lég. obliques) propose un tableau presque abstrait composé d’obliques :

Lignes verticales, horizontales et obliques avec Sol LeWitt

ou alors cette peinture dans l’espace toujours de Sol Lewitt :

André-Pierre Arnal, en 2005 propose ses Déchirures obliques

Ignacio Uriarte Quatre ensembles de géométrie Triangle avec des équerres.
Ce travail d’Ignacio Uriarte a été créé en utilisant le logiciel Excel de Microsoft – normalement un programme réservé au calcul des nombres, et non à la création d’œuvres d’art. L’image établit des parallèles avec les débuts de l’utilisation du PC, style MS-DOS. Les obliques sont créées avec des segments horizontaux et verticaux.

Les neuf lignes obliques de Bernar Venet sont monumentales et installées in situ.

Piero Dorazio en 1984 peint des obliques avec des couleurs vives :

John Cornu, obliques en béton ou métalliques sur un socle ou installées dans l’espace

Vera Molnar, Parallèlles et Obliques, 2015

Mais c’est dans l’architecture que l’oblique est la plus phénoménale. Des bâtiments déstructurés apparaissent dans le paysage jouant avec brio avec les directions dans l’espace :

José António Barbosa et Pedro Guimarães, architectes, grâce aux structures métalliques réalisent un bâtiment tout en obliques.

Benjamin Dillenburger – Oblique Circulation. Architecture …

Oblique Glass Pyramid Thrusts Skyward de SOM’s Leadership Centre at US Military Campus

La maîtrise de l’oblique ne serait-elle pas liée à l’histoire de la maîtrise de l’homme sur la nature ? En effet, l’oblique est intimement liée aux progrès scientifiques et mathématiques. L’oblique n’incarnerait-elle pas la pensée en acte, la pensée vivante et mouvante chez l’être humain ? On peut se poser alors le postulat suivant : comment la verticalité et l’horizontalité peuvent-elles représenter l’humain ?

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