L’art et la médecine, la maladie

C’est grâce à l’échange avec Jacques Guillet, (médecin, pédiatre, médecin nucléaire, biologiste des hôpitaux, biophysicien),  sur la chaussure dans l’art, qu’est venue cette idée de rédiger un article au sujet de la relation de l’art à la médecine et à la maladie. Je remercie ce professionnel de la santé érudit qui a contribué à la naissance de cet article.

L’art et la médecine ont de tous temps fait bon ménage. Bien des tableaux montrent des médecins ou guérisseurs au travail. Mais la représentation de la maladie semble poser problème aux artistes. Les oeuvres ne sont pas si nombreuses au sujet de la maladie. Sujet tabou dans l’art ? Comment figurer l’infigurable ? Le monstrueux dans la maladie a interpelé les peintres par exemple au sujet des invalides de guerre. Mais comment représenter une maladie dont les symptômes sont invisibles à l’oeil nu ?

Le Dieu de la médecine :

Chez les grecs anciens, Asklepios était le dieu de la médecine: Fils d’Apollon, il meurt foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité les morts, avant d’être placé dans le ciel sous la forme de la constellation du Serpentaire. La baguette d’Esculape est un bâton autour duquel ne s’enroule qu’un (seul) serpent (saint).

Statue d’Asclépios, en marbre pentélique, trouvée dans le sanctuaire d’Asclépios à Épidaure. Statue du type d’Este, copie d’un original du IVe s. a. C. Vers 160 p. C. Musée archéologique national, Athènes, n°263.

« Le serpent est un animal dont la symbolique est très ancienne et qui présente de nombreuses contradictions. Dans nombre de cultures archaïques, il symbolise le royaume des ombres et la mort, sans doute parce qu’il vit caché et qu’il s’insinue dans des fissures, mais peut-être aussi parce qu’il a le pouvoir de paraître plus jeune grâce à la mue annuelle. La symbolique du serpent a toujours été associée avec l’idée de la vie et de la mort. Cet animal peut apporter le malheur tout comme la guérison » (1)

Jusqu’à ces derniers temps, les médecins en visite chez leurs patients, affichaient leur symbole sur le tableau de bord de la voiture et n’étaient pas tenus de payer leur stationnement. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : ils reçoivent des contraventions s’ils ne payent pas leur place de parking. Une généreuse tradition qui s’est malheureusement perdue. Soit dit en passant.

Le symbole de la pharmacie :

La coupe d’Hygie est un attribut de la déesse Hygie dans la mythologie grecque.

La coupe d’Hygie est utilisée comme symbole de la pharmacie dans de nombreux pays (on rencontre aussi le terme « caducée d’Hygie » ou « caducée pharmaceutique » dans ce contexte, par analogie avec le caducée d’Hermès). Elle offre une alternative à la croix verte.

Elle ne doit pas être confondue avec le bâton d’Asclépios, utilisé par d’autres professions médicales. Le serpent est aussi lié à la maladie et au lié au choix du patient de se soigner ou non.

La dissection et les écorchés : 

A la Renaissance, Léonard de Vinci dissèque des cadavres. Il voulait connaître tous les mystères de l’homme et de la nature. En 1543, le médecin André Vésale réalise la première dissection publique d’un célèbre meurtrier et trouve 200 erreurs d’anatomie de Galien.

Rembrandt représente la magistrale Leçon d’anatomie du Dr Tulp.

Le Cavalier – Honoré Fragonard, entre 1766 et 1771 – Musée Fragonard de l’École nationale vétérinaire d’Alfort.

Au XIXème, Triqueti, Henri Joseph François[+ d'info.].

Djerdjour Fatima représente un écorché vif avec des coulures de peinture rouge sur la toile.

La maladie

Mais la représentation de la maladie est plus rare. Comment figurer des symptômes qui parfois échappent à l’oeil ? C’est par l’allégorie et le symbole que les artistes figurent les fléaux.

Philippe de Champaigne
La Vanité ou Allégorie de la vie humaine, 1646 (photo La Tribune de l’Art)
En savoir plus sur http://talent.paperblog.fr/2140106/la-vanite-ou-allegorie-de-la-vie-humaine/#FmToZvgKCPjYWrE4.99

Antonello da Messina représente en 1470 Saint Sébastien atteint de la peste. Des bubons se cachent malicieusement dans la peinture mais les flèches symbolisent la funeste maladie.

Quentin Metsys représente la vieille femme grotesque. Deux médecins anglais qui ont étudié avec une grande attention ce portrait, émettent l’hypothèse que la vieille femme représentée aurait une maladie de Paget et c’est de manière précise qu’il l’aurait peinte. Il est possible au vu de ces propos que Metsys aurait figuré de manière réaliste cette maladie.

Guillemot,  Erasistrate découvre la maladie d’Antiochus, 1808

La blancheur du malade est ce qui ressort du tableau. Son corps est comme calcifié dans de l’albâtre.

Gervex utilise le même procédé dans sa peinture, avant l’opération,

En 1891, Vuillard représente un malade dans son lit. La variété des blancs est stupéfiante. La peinture est presque abstraite, un monochrome blanc.

Edvard Munch, Lits, par la fièvre lit de mort, 1915, la maladie a gagné toute la surface de la peinture qui affiche des symptômes de fièvre (couleurs chaudes) et comme une éruption cutanée en haut à gauche avec les taches jaunes et rouges. La peinture devient malade.

Edvard Munch  : Au chevet de la morte (1895) la trichromie rouge-blanc-noir anime le tableau. Les couleurs ont déserté la morte figurée en blanc tandis que les personnages la veillant sont nimbés d’obscurité. La femme sur la droite porte comme un masque de tête de mort blanc sur le visage.

Laurent Fièvre dans L’épave montre un squelette rongé par la maladie complètement défiguré.

Les épidémies:

La peste au Moyen-âge figuré sous les traits d’un diable archer. Les flèches sont porteuses de la maladie. Le symbole et l’allégorie sont les astuces pour pouvoir représenter la maladie.

Peinture anonyme du 15e siècle

Brughel représente La mort noire

Louis Duveau : La peste d’Elliant (1849, huile sur toile, 152 x 266 cm, musée des beaux-arts de Quimper).

A Journal of the Plague Year de Daniel Dafoe. Easton Press, 1978. Illustré par Domenico Gnoli.

Le choléra:

En 1832, une fumée noire flotte au-dessus de Québec, pendant que les habitants terrifiés font brûler des chaudrons fumeux pour combattre le choléra. Peinture réalisée par Joseph Légaré

Les troubles psychiques :

Les maladies psychiques sont bien plue représentées par les artistes car ils savent comment figurer les tourments de l’âme.

Géricault dans L’envie, peint une figure hallucinée d’une vieille femme. La peinture est lisse sauf dans le coin de l’oeil droit où de l’humeur plus en pâte est présente. Minuscule détail qui donne toute sa force au tableau. Ce petit amas de peinture dans l’oeil de la vieille femme accentue l’effet de réalisme: la peinture offre aux curieux une légère boursouflure: un symptôme dans la peinture.

La souffrance psychique chez Francis Bacon:

Aymeric NOA représente la dépression nerveuse dans son autoportrait surréaliste.

Gérard Garouste, diagnostiqué bipolaire s’exprime : »Pour moi, la peinture, c’est la pensée qui passe par la main. Je ne sais combien de fois on a annoncé sa mort. Je n’y crois pas. La peinture sera toujours recommencée, quelque part, dans un hôpital psychiatrique ou le cahier d’un enfant. » 

Yayoi Kusama représente ses hallucinations intérieures depuis un hôpital psychiatrique.

La tuberculose apparaît comme étant la maladie romantique du XIXème siècle dans l’art et la littérature:

Edvard Munch perd sa mère et sa soeur de la tuberculose. Il peint des enfants malades. « Je suis maintenant décidé à devenir peintre bien que maladie, folie et mort soient les anges qui ont veillé sur mon berceau et qui m’accompagneront ma vie durant. »

Le cancer :

Le mot cancer tire son origine du mot latin homonyme qui signifie crabe. C’est Hippocrate qui, le premier, compare le cancer à un crabe par analogie à l’aspect des tumeurs du sein avec cet animal lorsqu’elles s’étendent à la peau. Le cancer était déjà connu au moyen âge. On pensait à cette époque que c’était une sorte de crabe qui mangeait l’organisme de l’intérieur

Corinne Gegot représente le cancer dans cette toile jaune attaquée, rongée par des couleurs grises. Cette maladie inqualifiable durant longtemps où on l’évoquait sous l’expression « longue maladie ».

Margin représente le cancer du sein,

Patrick H Neutre de la Réunion représente ce « putain de cancer » …

Nelly Quillerou, artiste plasticienne, est en traitement pour un cancer. Après plusieurs radiothérapies et cures de chimiothérapie au cours desquelles elle perd ses cheveux, elle se lance dans une série de dessins et peintures reflétant sa maladie.

Olivier Terral a souhaité apporter une ouverture aux projets « Empreintes de vie et Soignants » en proposant à tous les publics fréquentant les Hôpitaux Universitaires Paris-Ouest (Hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP), Corentin-Celton, Vaugirard-Gabriel-Pallez) de réaliser en commun un triptyque. L’artiste ne représente pas la maladie mais tente de la conjurer par des actions salutaires et pleines de vie. Ces empreintes de vie resteront à jamais.

Série réalisé avec des patients de cancérologie.

Le sida :

Keith Haring s’engage contre le sida.

Félix González-Torres a fait de l’art et de sa position d’artiste l’expression de la réalité de sa propre vie à l’intérieur de la société.

Ainsi, il expose des objets de la vie quotidienne, par exemple des tas de bonbons (très représentatif de son travail) qui ont pour poids exact la somme de son propre poids et de celui de Ross Laycock « Wati ». Ces bonbons attirent alors le spectateur vers l’œuvre. Le fait que le public soit attiré par l’aspect visuel et qu’ils puissent se servir évoque en outre la propagation du virus du sida dans la communauté homosexuelle. La maladie et sa contagion sont mises en scène dans cette installation. L’artiste décrit davantage les processus que les symptômes. L’artiste met en garde l’innocence des jeunes face à cette maladie dont ils ne ses soucient guère. L’artiste éduque à la santé son public.

 

Mais les artistes ne s’arrêtent pas là. Ils détournent dans l’art contemporain l’imagerie médicale.

L’imagerie médicale :

Rodolphe von Gombergh

Photographe, il s’empare des appareils médicaux (ultra-sons, ondes électromagnétiques, rayons X et imagerie 3D) pour représenter l’homme dans toute sa transparence.

 

Hélène Goddyn présente ses mandalas humains réalisés avec des images médicales:

Créés à partir de radiographies, cette série de tableaux vous invite à découvrir la beauté de notre nature profonde.

« L’imagerie médicale a été pour moi le médium parfait pour lier la symbolique du mandala et celle de l’humain, mon but premier étant de démontrer l’universalité de l’homme. Avec en plus l’occasion de se découvrir de l’intérieur d’où le fait d’évoquer la beauté intérieure.
Pouvoir dans un même tableau, sous forme « d’intro-portraits », présenter des hommes et femmes, enfants>personnes âgées, personnes de toutes ethnies sans qu’on puisse « systématiquement » dissocier qui est qui, et ainsi gommer les différences. » propos de l’artiste.

Les photos aux rayons X de Nick Veasey

Un projet de collaboration entre médecine et adolescents a été mené à Zurich avec notamment la question de la réalité augmentée avec les outils médicaux. superhumains.ch

L’objectif est d’ouvrir le dialogue avec des adolescents sur certains des enjeux socio-éthiques soulevés par l’utilisation des technologies émergentes sur les êtres humains.

La santé comme oeuvre d’art :

». Michel Houellebecq propose aux visiteurs de la biennale d’art de Zurich rien d’autre que son carnet de santé (ci-dessus radiographie du crâne de Houellebecq, imagerie de sa main). » La santé devient un objet d’art.

La médecine et la maladie restent toutefois un sujet marginal dans l’art. Sujet encore frappé de tabou, la maladie ne s’expose guère. Pourtant nombreux sont les artistes qui s’engagent comme Olivier Terral dans des causes. Francis Bacon a déclaré « les remèdes sont pires que la maladie » … mais c’était davantage un peintre de la souffrance psychique. La maladie ne serait-elle pas plus littéraire et musicale que picturale ? De nombreux opéras et ballet montrent les fléaux de la maladie de manière magistrale.

Pour terminer, l’opéra de Puccini avec le final de La Bohème qui traite de la maladie, de la tuberculose avec la fin tragique de Mimi.

 

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