Le blanc dans l’art

Le blanc a une longue histoire dans la peinture occidentale. Utilisé pour sa faculté de réfléchir la lumière, il a gagné petit à petit la surface de la toile pour devenir au XXème siècle un monochrome. Mais tardivement dans ce siècle, un peintre Miro s’interroge pour la première fois sur le statut du blanc dans la peinture : blanc immatériel de la toile ou blanc de matière déposée avec le pinceau ? Cette toile magistrale peut résumer à elle seule l’ascension du blanc dans la peinture : réserve ou tache maculant la toile ? La réserve aurait enfanté des achromes  de Piero Manzoni et la tache le carré blanc sur fond blanc de Malévitch. Miro, postérieurement à ces deux oeuvres, en fait un rappel historique nous remémorant la différence ontologique entre ces deux blancs.

Le blanc est un champ chromatique caractérisé par une impression de forte luminosité, sans aucune teinte dominante.Le blanc se définit, en colorimétrie, comme la plus lumineuse des valeurs de gris. L’œil humain situe les autres couleurs par rapport à cette teinte. C’est la somme de toutes les couleurs en optique.

La céruse (PW1), à base de plomb, a longtemps été le seul pigment vraiment blanc et couvrant, avec l’inconvénient de la toxicité, cause de son interdiction depuis son remplacement par le blanc de zinc (PW4), le lithopone (PW5) et le blanc de titane (PW6).

Opposé aux ténèbres maléfiques, le blanc désigne le bien ; mais opposé à la séduction des couleurs et au rouge du sang vital, il désigne l’absence et la pâleur de la mort. (1)
L’utilisation raisonnée du blanc remonte à la préhistoire où on le retrouve sur les parois des grottes.
Le bleu, le vert comme le blanc ne sont pas connus durant la période préhistorique. (1) Mais la teinte des parois pouvait le figurer dans les fresques.
Dans l’Antiquité égyptienne, le blanc habille presque tous les hommes et Dieux.
La couleur blanche (hedj) est le symbole de la joie et du faste, mais aussi de la pureté rituelle requise pour le culte. Elle rappelle la couleur de l’aurore, la lumière qui triomphe de l’obscurité. Elle représente également l’or blanc dont la chair et les os des dieux sont faits. (3)
Le blanc dans l’art grec :
On le sait les statues des grecs étaient recouvertes de couleur et le blanc immaculé est un mythe encore tenace aujourd’hui. « ce blanc que les Grecs associaient à l’inachèvement des statues ou encore la beauté des femmes plus que des guerriers est, dès l’époque romaine, paradoxalement érigé en couleur dominante, symbole de la virtusimpériale. » (4)
Le blanc commence à prendre une place de choix durant le Haut Moyen-âge et surtout à la Renaissance.
Jan Van Eyck. Portrait de Margaretha van Eyck (1439)
Le blanc contraste sur le fond sombre. Les couleurs ressortent car la préparation du support prévoyait un recouvrement de plusieurs couches d’enduit blanc. (5) La lumière passant à travers la peinture et frappant les sous-couches de peinture rendait les couleurs plus intenses et rayonnantes. « Dans la technique de ces peintres flamands, l’épaisseur ne doit se trouver que dans les ombres, pour plus d’opacité. Le blanc du fond devait être gardé par transparence pour les zones de lumière du sujet. »(5)
Raffaello Sanzio, (Urbino 1483 – Rome 1520)
Transfiguration, 1516- 1520 Peinture grasse à tempera sur bois, cm 410 x 279. Le Christ est dans un nimbe blanc éclatant teinté de jaune et le ciel offre une quantité de nuances de bleu frôlant le blanc. Son habit éclate de blanc avec des ombres en grisaille.
Plus tard, Vermeer utilise le blanc de manière « chirurgicale ». Ses pointes de blanc illuminent le sujet comme dans la Jeune fille à la perle. 1665
Le blanc est ce reflet de lumière venant illuminer la carnation de la peau de la jeune fille. La touche est minimaliste sur cette perle bien plus lumineuse que le col blanc.
Rembrandt dans L’homme au casque d’or en 1650 reprend la leçon. Une touche légère de blanc sur l’épaule de l’homme donne toute la lumière au tableau peint dans des teintes sombres. le personnage surgit de l’obscurité grâce à cette discrète présence.
Dans son Tres de Mayo, Goya met en scène la chemise blanche du condamné. On est frappé par cette intensité de blanc face à cette grande peinture. Comme si le peintre nous avait tiré dans l’oeil … Ici le blanc symbolise l’exécution d’un innocent.
Branche de pivoine blanche et sécateur d’Édouard Manet 1864 – Musée d’Orsay, Le peintre explore les nuances de blanc.
Manet : le précurseur du monochrome blanc
« Manet concentre entièrement sa lumière sur les deux fleurs, elles semblent éclairer cette petite scène qu’est la table, de leur blancheur. C ’est une des vertus de la lumière chez Manet : Les êtres et les objets qu’il peint ne renvoient pas seulement la lumière qui tombe sur eux , ils émettent aussi une vibration lumineuse, c’est ainsi que Manet donne à ses sujets une sorte de « double vie ». (6)
La lecture, vers 1865 (Suzanne Leenhof et son fils Léon Leenhof, lui faisant la lecture. Manet l’a épousée en 1863). Huile sur toile, 74 × 61 cm, … Là encore, Manet nous offre un festival de blancs.
On est à la limite du monochrome blanc.
Édouard Manet, La Dame à l’éventail ou La Maîtresse de Baudelaire, 1862 © Budapest, musée des Beaux-Arts .
Monet, 1893, Effets de neige à Giverny: c’est presque le premier monochrome abstrait de l’histoire de l’art.
Pour se moquer des impressionnistes un groupe d’artistes « Les incohérents » réalisèrent de nombreux monochromes satiriques dont voici quelques titres : « Ronde de pochards dans le brouillard » (gris), « Récolte de la tomate par des des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge » (Rouge), « Combats de nègres (7) dans un cave pendant la nuit » (Noir), « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige » Alphonse Allais, 1883, membre du mouvement.
Il faut attendre le XXème siècle pour que les artistes accordent la pleine valeur au blanc.
Malévitch peint le fameux Carré blanc sur fond blanc en 1918.
Cette oeuvre est considérée comme le premier monochrome blanc de l’histoire de la peinture.

« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme. […] Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous. »

— Kasimir Malevitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, 1916.

Femme étendue à la main gigantesque, 1945, de Picasso avec de nombreuses nuances de blanc.

Le blanc par la suite devient Achrome chez Piero Manzoni (1933-1963 L’absence de couleur permet de se focaliser sur la matière ou des plis.

« Ce rejet de la tradition picturale passe par un refus du pinceau et de la peinture au profit de matériaux étrangers à la tradition picturale  : kaolin, coton industriel, fausse fourrure, polystyrène, petits pains, cailloux, etc. Lorsqu’il utilise la toile, l’artiste y applique une gestualité minimale  : plissage, traçage, couture, badigeonnage, le tout donnant lieu à des formes approximatives  : plis, quadrillages, lignes, etc.. » (8)

Roman Opalka fait du blanc la substance de son grand oeuvre après 1965.

« Ma proposition fondamentale, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition. Une seule date, 1965, celle à laquelle j’ai entrepris mon premier Détail.

Chaque Détail appartient à une totalité désignée par cette date, qui ouvre le signe de l’infini, et par le premier et le dernier nombre portés sur la toile. J’inscris la progression numérique élémentaire de 1 à l’infini sur des toiles de même dimensions, 196 sur 135 centimètres (hormis les « cartes de voyage »), à la main, au pinceau, en blanc, sur un fond recevant depuis 1972 chaque fois environ 1 % de blanc supplémentaire. Arrivera donc le moment où je peindrai en blanc sur blanc.

Depuis 2008, je peins en blanc sur fond blanc, c’est ce que j’appelle le « blanc mérité ».

Après chaque séance de travail dans mon atelier, je prends la photographie de mon visage devant le Détail en cours.

Chaque Détail s’accompagne d’un enregistrement sur bande magnétique de ma voix prononçant les nombres pendant que je les inscris. »

En 1978, Miro propose Femme, oiseau, étoile avec deux natures différentes de blanc : celui peint et la réserve faite dans la toile au niveau de l’étoile. Le blanc immaculé, immatériel du fond prend chair sous les pinceaux de Miro qui met en scène le mystère de l’incarnation. Cette femme n’est autre que la Vierge portant l’enfant dans son ventre.



L’artiste américain Daniel Arsham joue avec les murs blanc des galeries qui l’exposent en les faisant couler, en les déformant.

Monochrome blanc fait à la petite cuillère #1 », 2013 de Bernard Aubertin.
Du même artiste : fait au tube # 5 – 2014, acrylique sur toile, 24 x 18 cm
(7) « Nègre » était encore un mot péjoratif et raciste pour désigner les hommes de couleur.
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